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Lundi 10 Mai 2021 -

photo Lionel Cironneau / AP Photo

Hommage à Christa Ludwig par Daniel Lombard



Leonard Bernstein écrivit un jour à Christa Ludwig ces mots qu’elle gardait dans son salon à Klosterneuburg : " I always thought Christa Ludwig the greatest Brahms singer among her peers, but that was only until I heard her sing Strauss. Then she was the geatest Marschallin until I hear her do Mahler.  Again I had to reassign her to another throne. But then I heard her sing Wagner and the same thing happened, and when recently I heard her incredible interpreattion of the « Old Lady » in my operette Candide, then I had to give up. She is  simply the best, and the best of all possible human beings". (J’ai toujours pensé que Christa Ludwig était la plus grande chanteuse de Brahms parmi ses pairs, mais c’était seulement jusqu’à ce que je l’entende chanter Strauss. Puis elle a été la plus grande Maréchale jusqu’à ce que je l’entende chanter Mahler. A nouveau, je dus lui assigner un nouveau trône. Mais alors je l’entendis chanter Wagner et la même chose se produisit, et lorsque récemment j'entendis son incroyable interpretation de la « Vieille femme » dans mon opérette Candide, alors j’ai dû renoncer. Elle est tout simplement la meilleure, et la meilleure parmi tous les êtres humains possibles".)*
 


Goethe a dit que le plus beau don fait à l’Homme était la personnalité ! Christa Ludwig en fut l’exemple le plus accompli. Une immense personnalité, directe, positive, sans concessions, dotée d’une voix de mezzo-soprano de légende, sans faille aucune, aux aigus insolents, au timbre reconnaissable entre mille, au service d’une immense carrière dans le monde entier, à laquelle Christa décida de mettre un point d’orgue en 1994, en pleine possession de ses moyens, pour profiter de la vie, écrire, sortir et surtout parler, pour reprendre les mots de son second mari, Paul-Emile Deiber, sociétaire de la Comédie Française : il avait épousé une « femme silencieuse » qui, enfin, « allait parler pour nous après avoir chanté pour nous »… Aujourd’hui cette « voix  du bon Dieu » (auquel elle ne croyait pas ) s’est tue à jamais. Mais restent les souvenirs innombrables et les enregistrements…
 


Christa Ludwig a tout chanté- ou peu s’en faut- et surtout a tout et toujours chanté de manière exemplaire en adéquation parfaite avec chaque rôle, chaque style.

Mozartienne et straussienne, Cherubino de rêve, Dorabella charmeuse, Octavian légendaire, rôle qu’elle n’aimait pourtant pas, plus tard une Maréchale superbement digne et lucide… Ce seront aussi Eboli (avec Karajan à Vienne!) Marie (Wozzeck) et encore Rosina ou Cenerentola, Amneris, Carmen, Iphigénie, Judith ; une saisissante Claire Zachanassian  dans la création de Der Besuch der alten Dame de Gottfried von Einem ; une Miss Quickly et sa Old Lady de Bernstein, irrésistibles…

Wagnérienne, ensorcelante dans Venus, rôle pour lequel elle avouait ne pas être l’image idéale, exaltée dans Kundry, véhémente dans Ortrud, déchaînant après ses fameuses imprécations au second acte, des ovations mémorables, du jamais entendu depuis …

Ayant renoncé à Isolde et Brunnhilde, elle laissera au disque la scène finale du Goetterdaemmerung et un « Mild und leise »  d’anthologie…

Christa  Ludwig  a osé ce que d’autres n’auraient pas osé : bouillonnant Fidelio en donnant tout , vocalement et scéniquement, et plus encore, Lady Macbeth hallucinée et même encore, pour Karl Böhm,  Ariadne auf Naxos … 

Les rôles qui l’intéressaient étaient « ceux  qui suivent un développement psychologique » , pas ceux sans relief, selon le mot typiquement viennois, « fad » .

En revanche, Marschallin, Kundry, ou Faerberin qui vont au delà de leurs états d’âme sont des personnages complexes, s’interrogeant sur leurs désirs, leurs motivations, toujours en quête d’une sorte d’absolu, de réponse, et livrant une lutte intérieure qui aboutira à une décision mûrie et raisonnée.  

C’est en ce sens que Christa Ludwig ouvrit sans cesse de nouvelles visions dans ses interprétations, comme son inégalable et inégalée Faerberin- Femme- au sens le plus noble d’une extraordinaire intensité et d’une humanité débordante( Frau ohne Schatten) et enfin sa Klytemnestra dans Elektra, rongée de remords, dont elle disait que la grande scène avec Elektra était « un enseignement psychanalytique :  ni âgée ni monstrueuse, elle a un amant, elle joue à elle même et à son entourage une comédie afin d’attirer sur elle la compassion, c est un rôle à mille facettes »…Ce n’est donc pas un hasard si c’est avec ce rôle qu’elle décida de prendre définitivement congé des scènes européennes , grandiose, impressionnante, royale …


Cette carrière fut prolongée bien sur par les concerts et les récitals de Lieder. Quatre immenses chefs d’orchestre l’ont  accompagnée, parmi bien d’ autres évidemment : Karl Boehm, Otto Klemperer, Herbert von Karajan et Leonard Bernstein. Avec le premier « ce  fut la précision musicale, la minutie du rythme et des notes …Le second avait un je ne sais quoi qui fascinait les musiciens car il obtenait exactement ce qu il voulait et laisser parler le compositeur ». Cela  nous donna un « Erbarme mich » déchirant de la Matthäuspassion de Bach, des Kindertotenlieder poignants et un Lied von der Erde  touchant à l’indicible.

Les grands legs mahlérien auront pour mentors Karajan et Bernstein, deux conceptions, non seulement de Mahler, mais de la musique en général. Avec Karajan, elle apprit la beauté du discours musical, le phrasé, la noblesse, la beauté du son, non pas comme fin en soi, mais comme vérité : « il m’a donné  la possibilité de fondre ma voix avec  les voix de l’orchestre en une sonorité presque surnaturelle. Lorsqu’aujourdhui, sans savoir qui dirige, je me dis, -quelle beauté- c’est Karajan »…Mais celui qui lui fut très proche, musicalement et amicalement, est sans conteste Bernstein et tous deux nous ont offert des Mahler à couper le souffle - jamais ne furent mieux rendus le « Urrlicht » de la 2eme Symphonie, ou les sublimes paroles de Nietzsche dans la 3eme  symphonie et surtout cet adieu au monde, ce « Ewig, » bouleversant, immatériel, à la fin du Chant de La Terre . « Lorsqu il dirigeait on comprenait l’essence de l’œuvre. C était un génie » …


Le Lied, enfin, notamment ceux d’un autre génie de ce genre musical Hugo Wolf. Le Lied, microcosme de l’âme musicale allemande est d’une certaine manière le reflet de la vie, un sténogramme de toutes les passions, des envies, désillusions, désirs, rendus avec une voix capable de la plus grande tristesse comme de la joie la plus sure. Cela s’appelle sincérité de la femme, de l’artiste, bonheur de chanter et de partager ce chant, lorsque, majestueuse, ravissante, élégante, dans un ample mouvement de tulle vaporeux, le visage irradié d’un beau sourire, Christa pénétrait sur scène…

Frauenliebe und leben de Schumann, romantique par excellence, Schubert, enjoué –«Fischerweise », «Auf dem Wasser zu singen », atteignant des sommets dans Ganymed  ou empreint de gravité dans Winterreise, dont Christa, rare interprète féminine de  ce cycle, marchant ainsi sur les pas d’une Lotte Lehmann et autre Elena Gerhardt, avait une vision non pas de résignation mais plutôt d’un éternel recommencement ; Brahms et son univers qui lui seyait merveilleusement bien -" Von ewiger Liebe,  Maedchenlied, Feldeinsamkeit » - merveilleux enregistrement, accompagnée au piano par Leonard Bernstein, Mahler bien sur-« Das irdische Leben, Liebst du um Schoenheit, Rheinlegendchen »- …

Richard Strauss- Ruhe meine Seele,  Allerseelen  et son  immateriel Morgen qui clôtura, avant une ultime Berceuse de Brahms, son récital d’adieux au Musikverein, vision impalpable d’une voix montant vers l’infini, donnant l’impression que le temps s’est arrêté, laissant l’auditoire, suspendu à cette voix, transporté,  pris  par le « silence muet du bonheur(qui)coule sur nous : « und auf uns sinkt des Glueckes stummes Schweigen »…

Wolf, enfin, à propos duquel Christa m’envoya une très belle lettre : « ce qui me manquera le plus quand j’arrêterai  de chanter, ce seront (ses) Lieder, les merveilleux poèmes, la psychologie  profonde des compositions et cette combinaison des sons de ma voix- le son qui sort de la gorge est une récompense ; la plus enrichissante récompense… ». Désir (Verlangen) pour Christa de chanter ce magicien du Lied, pour son auditoire de l’entendre interpréter avec une sensibilité inégalée, un raffinement de couleurs, de nuances, intellectualisant ( différemment de Schwarzkopf) la poésie elle-même sophistiquée de Goethe,  -Lieder der Mignon - verklaert(transfigurée), transfiguration du mot par la musique, de la musique par le mot -ou encore ce chef-d’œuvre sublime,  Anakreons Grab que Christa chérissait…  et différemment mêlant retenue et introspection, dans celle de Edouard Mörike-« Heimweh », der Genesene an die Hoffnung … Chez Wolf, comme chez Mahler et Freud, êtres d’exceptions, elle voyait des « prophètes » à la sensibilité exacerbée par leur côté décadent, névrosé, sensuel. La musique de Wolf est «une manifestation typique de l’âme viennoise, miroir de ses déchirements »…Christa Ludwig  était cette « Erwaehlte »-cette « Elue »-  dont rêvait peut être le compositeur lorsqu il disait écrire pour le futur…

Daniel Lombard (Musicaglotz-artists Management)


* extrait du livre Ma voix et moi par Christa Ludwig (Les Belles lettres/ Archimbaud)