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Valentine Lemercier - Photo DR

Valentine Lemercier - Opéra Grand Avignon - auditorium du conservatoire

Un récital de Valentine Lemercier enthousiasmant ! Ecrivons-le d’emblée : on avait plaisir ce samedi 12 octobre à se rendre à l’auditorium du Conservatoire de Musique d’Avignon pour y entendre Valentine Lemercier. Ayant assisté aux quasi-premiers pas scéniques de celle qui, au début des années 2010, après un parcours d’études l’ayant conduit de l’« Opéra Junior » de Montpellier au Conservatoire de San Francisco, était pour moi une élève de Chantal Bastide - accompagnée souvent au piano par la si regrettée Michèle Voisinet - et une pensionnaire de cet excellent creuset pour les voix qu’était alors le défunt CNIPAL (Centre National d’Insertion Professionnelle des Artistes Lyriques), j’avais très vite été séduit par un matériau vocal qui, à 23 ans, permettait déjà à Valentine Lemercier de chanter avec une voix totalement placée et égale sur tout l’ambitus quelques-uns des grands airs du répertoire de mezzo, du Barbier à Werther, et de même se confronter à une version scénique intégrale de Carmen, dans les arènes de Vauvert.


Depuis lors, on savait la jeune mezzo gardoise sur les rails du métier, entre grandes scènes régionales (Toulon, Lyon, Avignon, Tours…) et festivals d’été internationaux (Chorégies d’Orange) et nous nous réjouissions, la saison dernière, de la voir afficher, pour la première fois, à l’Opéra National de Paris, en Mercédès de Carmen…en attendant d’aller l’applaudir au Palais Garnier, en décembre prochain, pour deux représentations du Pirate de Bellini, parmi une distribution d’étoiles internationales du chant.


Pourtant, malgré tout l’intérêt que peuvent et doivent avoir, dans la construction d’un parcours vocal et scénique, les rôles de second plan qui ont permis, ces dernières années, à Valentine Lemercier de se faire un nom bien identifié dans le monde de l’art lyrique, je restais encore en attente du moment où notre mezzo allait pouvoir se retrouver, face à son public, dans des incarnations lyriques nouvelles, témoignant de la nette évolution de sa voix.


C’est amplement chose faite grâce au récital d’ouverture de la saison 2019-20 des « Apér’Opéra » de l’Opéra Grand Avignon qui, dans le cadre confortable de l’amphithéâtre Mozart du Conservatoire, a permis à Mademoiselle Lemercier de déployer un florilège du type de répertoire qu’elle travaille désormais.


Dans un élégant costume bleu roi qui, l’espace d’un instant, me donne l’impression irrésistible de voir entrer sur scène l’Octavian du Chevalier à la Rose ou le Compositeur d’Ariane à Naxos (des rôles qui, un jour, devront lui être offerts…), Valentine Lemercier se dirige, souriante, avec l’élégance naturelle qu’on lui connaît, vers le clavier d’Hélène Blanic, pianiste et chef de chant à l’Opéra d’Avignon, dont on sait déjà qu’elle sera, plus qu’une simple accompagnatrice, un binôme dans la réussite du programme proposé.


On connaissait déjà, à travers des programmes rodés pour des récitals à Fontvieille et à Clermont l’Hérault, la prédilection de la mezzo pour l’Espagne en musique : c’est donc sans surprise, mais avec délectation, que l’on écoute l’interprétation racée des Siete Canciónes Populares Españolas et de l’un des airs de La Vida Breve de Manuel de Falla. D’emblée, le côté moiré de cette voix aux effets contrastés si intéressants se fait entendre, faisant la part belle à une vocalise assurée et à la fierté de l’accent.

Après une Nuit d’Espagne de Massenet, pleine des suggestions romantiques qui ici s’imposent (un beau poème de Louis Gallet dont rien n’échappe du texte), c’est naturellement vers la Habanera de Carmen que se tourne, sans pupitre, une Valentine Lemercier qui va désormais joindre à la probité du style, le geste, volontiers bravache et sensuel, jamais vulgaire, pas plus en cigarière qu’un peu plus tard, en sicilienne trahie… Instantanément, la manière dont est attaqué ce tube de l’Opéra, que l’on n’a plus -confessons-le- toujours autant de plaisir à entendre hors-contexte, capte l’attention par le côté soyeux du médium (la morbidezza italienne…), ici indispensable.


Quittant l’Espagne avec la mélancolique pièce pianistique de Granados, Oriental, c’est vers la grande tragédie lyrique française que Valentine Lemercier conduit maintenant son public, avec le célèbre « Divinités du Styx » de l’Alceste de Glück. C’est, selon nous, vers ce type de vocalité, plus proche d’un Falcon (qui, rappelons-le, fut découverte par le Tout-Paris, en 1832, dans Alice de Robert le Diable…chanté à 18 ans !!!) que d’un mezzo-soprano classique, que devra se tourner la chanteuse dans les prochaines années : le si périlleux grave du « ministre de la mort » initial, tout comme l’aigu final dardé sur « votre pitié cruelle» sont parfaitement en place et soulèvent à raison l’enthousiasme de la salle. Ici encore, le style est impeccable.

Dans cette trajectoire - et donc ce type de répertoire intermédiaire- c’est évidemment avec excitation que l’on attendait le « Voi, lo Sapete o Mamma » de la Cavalleria Rusticana de Mascagni et le « Pleurez, mes yeux » du Cid de Massenet ! En plus des qualités intrinsèques déjà évoquées plus haut, l’organe révèle ici une puissance dramatique étonnante qui fait « résonner » les notes et nous persuade de l’intérêt pour Valentine Lemercier de cette « carte de visite » dans d’éventuelles auditions devant des directeurs de théâtre sachant entendre ce que cette grande voix authentique a aujourd’hui à apporter.


On aurait garde d’oublier dans ce programme décidément enthousiasmant, les mélancoliques accents d’Hélène Blanic dans l’Elégie de Rachmaninov ni le délicat legato de la Méditation de Thaïs faisant pour nous ressurgir l’émouvant souvenir de Michèle Voisinet qui l’avait également à son programme…


Pour terminer son programme officiel - et avant de revenir à l’Espagne avec « Al Pensar », extrait de cette zarzuela de Chapì, La Hijas de Zebedeo, qu’elle m’avait faite découvrir à l’occasion de l’un de ses bis, et où l’on entend aujourd’hui la trille de la « chanson du voile » d’Eboli…-, Valentine Lemercier fait siens les propos de « l’humble servante du Génie Créateur » de Cilea et nous délivre un air d’entrée d’Adriana Lecouvreur- un rôle qui supporte des graves sonores !- où sa voix sait se plier avec intelligence et sensibilité à l’exigence des contrastes du chiaro-oscuro final (sur la phrase si délicate à négocier « Un soffio è la mia voce ») et où l’interprète gagnera, même en récital, à rajouter le récitatif d’entrée en scène sur la tirade de Bajazet.


Avec une telle endurance sur un programme aussi ambitieux, Melle Lemercier a de quoi faire les beaux soirs de bon nombre de nos scènes lyriques pour les prochaines années. On s’en réjouit d’avance.


Hervé Casini


12 octobre 2019

Opéra Grand Avignon- Auditorium du Conservatoire-