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Anaïk Morel et Thomas Bettinger Photo Dominique Jaussein

​ Werther Opéra de Nice

A l’instar des théâtres lyriques nationaux et de province, l’Opéra de Nice aura donc connu les affres de l’épidémie et fermé, pendant des mois, les portes à un public passionné de chant et de musique dans notre ville comme dans notre région. Son dynamique directeur, Bertrand Rossi, aura néanmoins su entretenir avec ce public un fructueux dialogue grâce aux « streamings » qui ont permis, via nos écrans d’ordinateur ou de télévision, de suivre notamment la création in loco d’Akhnaten de Philippe Glass et La Dame blanche de Boieldieu. L’amélioration de la situation sanitaire a cependant permis de sauver in extremis la dernière des œuvres lyriques figurant au programme de la saison 2020-2021, à savoir Werther

La partition émouvante et passionnée de Jules Massenet a donc pu résonner dans les murs de la salle de la rue Saint François de Paule qui accueillait un public particulièrement heureux de retrouver « son » Opéra et il faut dire que cette musique a été parfaitement servie par un resplendissant Orchestre Philharmonique de Nice sous la direction expérimentée du chef Jacques Lacombe qui a su en faire ressortir toutes les nuances, les couleurs et l’ardeur. 

La mise en scène (et les décors et costumes) de Sandra Pocceschi et Giacomo Strada situe l’action dans un monde vraisemblablement atteint par un cataclysme. La terre est dévastée et toute trace de vie semble avoir été anéantie. Seuls demeurent des ruines et quelques poteaux calcinés sur des bords de route désolés. Werther, en héros-type du « sturm und drang » cher à Goethe (n’oublions pas au demeurant que l’œuvre de Massenet n’a pas été créée en France mais à l’Opéra de Vienne en Janvier 1893), à la manière d’un « wanderer » égaré parvient, in fine, à trouver un refuge : celui d’une serre délabrée dont ne subsiste que la structure métallique protégée par un revêtement en plastique. A l’intérieur d’étranges machines paraissent pouvoir reconstituer un certain nombre de plantes lesquelles seront donc le point de fixation de Werther pour évoquer, au premier acte, la nature qui est l’un des leitmotivs de cette œuvre. La végétation « in vitro » n’est que l’antithèse exclusive des vastes landes arides qui entourent la serre, d’un monde devenu minéral et dont se servent les metteurs en scène pour l’allusion à « l’étranger en errance » contemplant les alentours au sommet d’un rocher à l’image des peintures de Caspar David Friedrich.

Dans ce «huis clos » inquiétant, Werther constitue la « pièce rapportée » qui pourra difficilement s’intégrer à cette communauté repliée sur elle-même et qui doit, par moments, se calfeutrer dans ce que l’on devine être un abri en sous-sol fermé par une trappe. Dans un tel univers peut-on vivre un amour pérenne alors que les codes familiaux, comme ceux d’une tribu, sont déjà établis, d’autant que notre héros y est extérieur ? 

Tout finit au demeurant par échapper à chacun. Albert lui aussi revient de voyage pour repartir à nouveau. Sophie est attirée par Werther mais rien ne peut se concrétiser entre eux. Le bailli est absorbé soit par ses enfants, soit par ses « évasions bachiques » avec Johann et Schmidt et Charlotte devient l’objet féminin d’un amour inaccessible, héroïne enfermée par les règles qui plombent ce microcosme et la lourdeur du poids des promesses familiales passées. Tout cela est exprimé par des symboles ou des projections et la nature (ici hostile) évoquée par Werther se retournera contre lui dans cet étonnant final où un météorite fumant s’écrasera sur le corps du héros.

L’ambiguïté de l’œuvre de Massenet est la traduction de l’instabilité même du protagoniste principal. La meilleure preuve en est la version que le compositeur en fit en 1900 pour la voix de baryton de Mattia Battistini (à Saint Petersbourg), reprise dans des temps récents par le baryton américain Thomas Hampson au Metropolitan Opera de New York en 1999. Le créateur de Werther à l’Opéra de Vienne était Ernest van Dyck qui chantait l’intégralité des rôles wagnériens, de Tannhäuser à Parsifal et une certaine tradition a suivi cette voie avec la prestation de grands ténors lyriques ou dramatiques tels Placido Domingo ou Jonas Kaufmann qui ont eux aussi parcouru tout le répertoire wagnérien. Une autre tradition l’a, en revanche, confié à des ténors plus légers comme Tito Schipa qui avait à son répertoire Le Barbier de Séville, L’Elixir d’amour et Don Pasquale donc ténor « di grazia » par excellence ou encore Cesare Valletti, interprète remarqué de Mozart ou de Cimarosa. Dans cette lignée, et dans la catégorie belcantiste, s’inscrivent l’incontournable Alfredo Kraus et, plus près de nous, l’électrisant Juan Diego Florez dont on peut admirer l’exceptionnel Werther dans la production de l’Opéra de Zurich assez proche, sur le plan de la mise en scène, de celle de Nice, notamment par l’utilisation d’un décor unique et par la puissance du ciel et des planètes omniprésents au final de l’opéra. 

Thomas Bettinger, Lenski remarqué dans la production d’Alain Garichot d’Eugène Onéguine à l’Opéra de Marseille, se trouve confronté, dans sa prise de rôle, à des choix qui se situent au confluent des deux traditions ci-dessus évoquées. Werther exige tantôt l’ardeur des éclats de pleine voix et tantôt la transparence des rêveries en mezza voce et le choix n’est ni évident ni aisé dans l’interprétation dramatique comme vocale. Après quelques recherches sur le chemin à emprunter au premier acte, notamment sur les intonations de l’invocation à la nature, le ténor trouve les rails qui lui conviennent avec, au deuxième acte, « lorsque l’enfant revient » et à l’acte 3 avec le lied d’Ossian. La couleur et le timbre de la voix sont incontestablement séduisants, l’ampleur est celle requise et la diction française (capitale dans une œuvre comme celle-ci) bien maîtrisée. A ses côtés, le mérite de la distribution est celui de l’homogénéité avec une Charlotte (Anaïk Morel) qui donne une réplique convaincante à son partenaire et une Sophie (Jeanne Gérard) crédible dans un rôle qui ne permet pas de véritablement briller. Jean-Luc Ballestra campe, fort opportunément, un inquiétant Albert. 

Le public de la deuxième représentation, à laquelle nous assistions, a chaleureusement applaudi tous les artistes aux saluts.

Christian Jarniat
4 juin 2021