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Julie Robard-Gendre, Fabrice di Falco et Patrizia Ciofi/ Photo Dominique Jaussein

Akhnaten : Evénement à l’Opéra de Nice


Akhnaten est sans conteste un coup magistral de l’Opéra de Nice. On pouvait redouter la frilosité d’un public, aux yeux de certains relativement « conservateur » ayant essentiellement un goût marqué pour les œuvres les plus célèbres du répertoire traditionnel d’opéras italiens et français. Ce serait toutefois oublier qu’à Nice des œuvres, qu’on qualifiera de musique peu ou prou « contemporaine », ont été à l’affiche, dans un passé pas si lointain, comme par exemple, Élégie pour jeunes amants de Hans Werner Henze dont la création française eut lieu dans cette ville le 25 juin 1965, Andrea del Sarto de Daniel Lesur (1970) ou encore Secondatto d’Alberto Bruni-Tedeschi (1988). Et de fait, Akhnaten a été joué pour trois représentations dans des salles archicombles et devant un public enthousiaste. Superbe récompense pour Bertrand Rossi, Directeur Général de l’Opéra, qui s’était pleinement investi dans cette entreprise laquelle devait marquer sa première saison, largement amputée par les incidences de la pandémie et qui, de ce fait, avait dû être reportée d’une année, observation toutefois étant faite que les internautes lyricophiles avaient pu déjà se faire une idée de cette production filmée et diffusée en «streaming ».
Cet ouvrage est en fait, une commande de l’opéra de Stuttgart créé le 24 mars 1984. Philippe Glass musicien américain, notamment connu pour des musiques de film (Kundum de Martin Scorsese, The hours de Stephen Daldry et Notes on a scandal de Richard Eyre) fait partie de l’école qualifiée de « musique minimaliste » laquelle a notamment pour caractéristique d’être répétitive et de créer pour l’auditeur une sorte de climat hypnotique et envoûtant. Toutefois, la partition d’Akhnaten, comme celle des autres opéras de Philippe Glass, reste volontairement tonale et donc totalement abordable pour un auditoire qui n’est pas spécialement acquis à la musique sérielle. Le livret signé à quatre mains par Philippe Glass, Shalom Goldman, Robert Israël et Richard Riddell n’est pas écrit comme une histoire traditionnelle avec une intrigue reposant sur des ressorts dramatiques coutumiers. Il s’agit ici, plutôt de courtes séquences qui tournent autour d’Akhnaten, lequel dans l’Égypte ancienne était un pharaon, qui aurait marqué son époque, par sa volonté de réforme et par son inclination monothéiste. Il ne reconnaissait en effet qu’un seul Dieu : le Dieu Soleil, source à son sens de toute vie et c’est l’une des raisons parmi celles qui attira sur lui la colère d’une partie de son peuple ainsi que les désirs de vengeance de ses adversaires qui ourdirent un complot à son encontre : le Général Aye ainsi que le grand prêtre Amon. L’œuvre tourne autour de trois axes : la politique (et donc le pouvoir), la religion et la science. Cet opéra offre la particularité d’utiliser plusieurs langues dont certaines n’ont plus cours aujourd’hui et d’autres ne sont pas utilisées couramment : l’égyptien ancien, l’akkadien, l’hébreu etc. Un seul air est en langue anglaise, "L’hymne au soleil" interprété par Akhnaten.
Aknathen (dont la création française remonte à 2002 à l’Opéra de Strasbourg) a été représenté en 2019 au Metropolitan Opéra de New York sous forme d’un grand péplum à l’instar de certains succès du cinéma américain comme Cléopâtre de Joseph L.Mankiewicz. A l’Opéra de Nice, la scénographie de Bruno de Lavenère s’oriente davantage vers une vision beaucoup plus intimiste et symbolique et pour autant, toute aussi fascinante. Cela ressemble souvent à un film en 3D dont les hologrammes paraissent sortis tout droit de Star Wars. Etienne Guiot fait une remarquable utilisation de la vidéo, fondée sur un système de multi-projections, avec des cercles concentriques et autres figures géométriques telles des triangles. On y contemple de surcroît, de magnifiques images comme le buste immense du pharaon qui pivote sur lui-même, ou encore dans la deuxième partie de l’ouvrage l’édification d’une ville à la gloire du Dieu Aton qui sera ensuite détruite par les ennemis d’Akhnaten. On y est encore émerveillé par  une éblouissante séquence de ballet où danseurs et danseuses, se mêlent dans une sublime chorégraphie à des images projetées. La symbolique de la roue se trouve aussi matérialisée par un plateau incliné qui pivote et qui est censé également refléter l’astre solaire sur la terre. 
Tout cela est admirablement réglé par Lucinda Childs, qui est toujours proche du compositeur Philippe Glass et qui a mis en scène un de ses tous premiers opéras Einstein on the beach (1976). A noter que Lucinda Childs devait l’année dernière se rendre à Nice, mais résidente aux États-Unis, elle n’avait pu faire le déplacement en raison de la pandémie. Sa mise en scène avait été réalisée par voie de communication électronique et l’aide de son assistant en France. Cette fois-ci, elle a pu parachever son travail en se rendant dans la capitale azuréenne et être de surcroît, la récitante d’Akhnaten par le biais d’images projetées sur le plateau.
« Cette plongée archéologique » dans l’Egypte ancienne est traduite par des gestes lents et la reproduction de personnages, tels qu’ils apparaissent sur des dessins et hiéroglyphes antiques avec des gestes hiératiques comme dans le trio où sont réunis Akhnaten, Nefertiti et la reine Tye. Le chœur est quasi omniprésent sur scène et la puissance de certains passages qui lui sont confiés, fait indubitablement penser à ce dont Philippe Glass a pu se souvenir de Moussorgski ou Puccini (chœur final de Turandot ). Il s’avère que pour être magnifiques, ces ensembles choraux n’en posent pas moins de grandes difficultés non seulement pour l’apprentissage mais encore, pour l’expression du chant comme l’ont confié certains choristes, qui par ailleurs, nous ont fait part de leur admiration pour la remarquable technique musicale du compositeur. La distribution réunie a recueilli un légitime succès. Le contre-ténor martiniquais Fabrice di Falco se glisse avec une maitrise incontestable dans le rôle d’Akhnaten et même si la tessiture ne parait pas toujours d’une extrême homogénéité dans les divers registres, il n’en demeure pas moins que sa performance mérite d’être saluée. Julie Robard-Gendre avec sa voix au timbre superbement cuivré, fait grande impression auprès du public qui n’a pas ménagé à son endroit, des applaudissements nourris. Par ailleurs, on ne peut que se réjouir d’avoir retrouvé une des reines du bel canto Patrizia Ciofi dont le large répertoire de Lucia di Lammermoor à Norma en passant par Ophélie d’Hamlet et Violetta de la Traviata sont autant d’étapes significatives qui jalonnent les meilleurs de nos souvenirs. Elle est ici, avec sa technique éprouvée, une reine Tye d’exception. Aux côtés de ce trio, on a apprécié l’autoritaire Aye de Vincent Le Texier, le sonore Amon de Frédéric Diquero ainsi que l’Horemhab de belle tenue de Joan Martin-Royo. L’Orchestre Philarmonique de Nice a fait preuve d’excellence sous la direction d’une ferveur incandescente de Léo Warynski.

Christian JARNIAT
16 novembre 2021