Les Chroniques
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Marcelo Puente et Aleksandra Kurzak/Photo Alain Hanel

Madame Butterfly A l’Opéra de Monte-Carlo

Pour la fête nationale de la Principauté, l’Opéra de Monte-Carlo a proposé au Grimaldi Forum La Nuit Espagnole avec Placido Domingo et la Compagnie de Ballet Antonio Gades, spectacle que Jean-Louis Grinda avait affiché avec grand succès aux Chorégies d’Orange en 2019. Par ailleurs, précédant cet événement, c’est Madame Butterfly de Puccini qui ouvrait, à proprement parler, la saison lyrique de l’Opéra de Monte-Carlo avec trois représentations à la Salle Garnier. La mise en scène en a été confiée à Mireille Larroche qui présida avec bonheur pendant près de 30 ans aux destinées de la Péniche Opéra à Paris. Cette mise en scène avait été conçue, en son temps, pour l’Opéra d’Avignon (2001) puis reprise aux Chorégies d’Orange en 2007. Conçue par un décorateur (Guy-Claude François) qui visait, avec raison, à l’épure et avec une costumière particulièrement inspirée (Daniele Barraud), on va dans cette Madame Butterfly à l’essentiel, le plaisir des yeux n’étant point sollicité par une surenchère décorative ou un exotisme de pacotille et sans jamais, à l’inverse, tomber, pour autant, dans une pauvreté scénographique que masque parfois l’indigence comme les carences d’un « régietheater » souvent irritant. Lorsque l’évocation est juste, le pari est déjà pour partie gagné d’autant plus que Mireille Larroche s’attache à une direction d’acteurs non seulement intelligente et précise, mais également soucieuse de l’esprit de l’œuvre de Puccini lequel chérissait particulièrement cet opéra. 
Inutile, puisqu’on l’a tant écrit dans moult chroniques, de rappeler que le sujet de Madame Butterfly, prend une résonance tout à fait particulière dans une époque où la légitime revendication des femmes est à la pointe de l’actualité et le sujet est ici brûlant, puisqu’au-delà du terme souvent employé de « tourisme sexuel », il s’agit bien en l’occurrence d’une jeune adolescente qui cède aux désirs pressants d’un officier américain lequel en fait son jouet érotique d’une nuit, se promettant bien de convoler ultérieurement et en « justes noces » (!) avec une véritable épouse américaine !... Il est certain que l’enfant qui naît de cette union hâtive devient l’enjeu de ce drame poignant qui ne peut que se conclure par le suicide de la protagoniste. Sujet à la fois simple mais ô combien émouvant, transcendé par la sublime musique de Puccini, ici magnifiquement interprété par le superbe Orchestre Philharmonique de l’Opéra de Monte-Carlo sous la direction de Giampaolo Bisanti, chef familier de cet ouvrage. Certains lui ont reproché de tirer de la phalange monégasque des sonorités quelque peu volumineuses mais nous ne partageons pas cet avis dans la mesure où la partition de l’illustre maître italien doit à tout instant s’emparer, avec cette force vibrante et chaleureuse, du cœur des auditeurs d’autant que le chef milanais s’applique également avec un extrême scrupule à parfaitement traduire toutes les nuances de la partition, qu’il s’agisse du célèbre intermezzo qui précède l’acte III, comme de l’accompagnement subtil du chœur à bouche fermée qui conclut l’acte II.
Comme toujours dans ce théâtre, où tout est de très haut niveau, la distribution est de grande qualité et c’est avec grand intérêt que nous avons retrouvé Aleksandra Kurzak, que nous avions déjà eu l’occasion d’entendre aux côtés de son époux, Roberto Alagna, dans Luisa Miller de Verdi, en 2018 à l’Auditorium Rainier III. Nous l’avons également écouté en concert dans des extraits de Madame Butterfly et notamment dans le long duo d’amour de l’acte I. Ici, la soprano polonaise, s’appuyant sur une technique accomplie, fait à nouveau valoir un timbre fruité ancré dans une longue tessiture et une émission franche. Sa voix sait se moduler entre douceur et invectives pour apporter au rôle de Cio-Cio-San, toutes les subtilités infinies qu’il requiert. En outre, l’interprète est toujours concernée et sait faire passer l’émotion adéquate, sans nécessairement abuser d’un pathos qui serait ici hors de propos et c’est précisément cette sobriété qui est aussi pourvoyeuse d’émotions. Lui donne la réplique, dans un Pinkerton énergique autant que désinvolte, le ténor argentin Marcelo Puente qui est coutumier de ce rôle pour l’avoir interprété à Londres, Hambourg, Bruxelles ou Vienne. Physiquement crédible, il déploie une ardeur vocale généreuse de bon aloi. Tout au plus pourrait-on faire une infime réserve sur l’incertitude de quelques notes de passage.
Le rôle de Sharpless est confié à Massimo Cavalletti qui a recueilli tous les suffrages non seulement par une voix longue et sonore, mais par un phrasé distingué et une interprétation d’une humanité exemplaire. Une mention toute particulière doit être décernée au subtil Goro de Philippe Do et on a été touché par la juvénile prestation de Michel Marcel l’enfant de la malheureuse Butterfly. L’œuvre se conclut comme elle avait commencé par la maxime : « La vie prend toujours fin, nul besoin d’être soumise ».


Christian JARNIAT
Le 18 Novembre 2021