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Roberta Mantegna, Giorgio Berrugi et Artur Rucinski /Photo Alain Hanel

Il Corsaro de Verdi à l'Opéra de Monte-Carlo



Nombre d’auteurs considèrent pour Verdi la période entre 1844 et 1849 comme étant celle des années de « galère ». Certes, Ernani (1844) fut un succès et I due Foscari (1844) a été partie intégrante du répertoire d’un certain nombre de théâtres. Mais Giovanna D’Arco (1845), Alzira (1845), I Masnadieri (1847), Il Corsaro (1848) et La Battaglia di Legnano (1849) demeurent en retrait. Le Verdi des grandes années s’amorcera ensuite avec Luisa Miller (1849) et Stiffelio (1850) précédant la trilogie célèbre : Rigoletto (1851), Il Trovatore (1853) et La Traviata (1853). Tout le mérite de l’Opéra de Monte-Carlo est, au fil des ans, de s’être attaché à offrir au public, certaines des œuvres les moins connues du Maître de Busetto (I due FoscariStiffelio, Ernani, I Lombardi alla prima crociata, I Masnadieri).

La faiblesse de Il Corsaro repose essentiellement sur une adaptation maladroite du roman de Lord Byron par Piave qui avait déjà collaboré à plusieurs reprises avec Verdi pour Ernani, I due Foscari et Macbeth.  Le livret demeure en effet nébuleux notamment sur ce qui pousse Corrado à se lancer, à corps perdu, dans un affrontement guerrier contre les musulmans et d’abandonner corrélativement celle qui l’aime : Medora. Le fil de l’intrigue est ensuite quelque peu décousu mais donne le prétexte à Verdi de composer des airs, duos et ensembles qui sont des réminiscences des œuvres antérieures déjà citées mais aussi des prémices dans lesquels les amateurs d’opéra reconnaitront des motifs d’opéras à venir comme Rigoletto (scène de l’orage), La Traviata (scène de la mort de Violetta), Il Trovatore (cabalette du Comte de Luna).

Il faut naturellement pour rehausser le blason d’un opéra comme Il Corsaro pouvoir compter sur la magnificence d’un orchestre et d’un chœur de grande qualité. Avec l’Opéra de Monte-Carlo on est évidemment comblé car les deux phalanges ont été, en la circonstance, exceptionnelles portant l’œuvre de Verdi à l'incandescence. Il faut dire que les instrumentistes atteignent des sommets sous la baguette vibrante de Massimo Zanetti. Sa direction est, à elle seule, spectaculaire et la manière dont il s’investit auprès de chaque pupitre, absolument impressionnante. Quant au chœur il offre une osmose parfaite des voix, une précision et un fondu qui le place parmi les formations les plus remarquables parmi celles que nous avons pu entendre.
  
Une fois de plus, il nous sera aisé, en pareil exemple, de parer les versions de concert  de vertus et d’atouts indéniables dans la mesure où chaque interprète peut, libéré des contingences de la mise en scène, se concentrer sur le chant qui, en l’occurrence, ne manque pas de difficultés. On a pu donc apprécier dans le rôle du corsaire Corrado, le ténor Giorgio Berrugi que Placido Domingo lui-même, considère comme l’un de ses héritiers. Il est vrai que son émission est impeccable et que rien, dans cette voix au légato parfaitement maîtrisé, ne paraît jamais être forcé. On a également aimé la diction parfaite de ce chanteur. A ses côtés, les deux interprètes féminines ont leurs mérites respectifs, leurs timbres les différenciant de manière significative. Irina Lungu avait dessiné à l’Opéra de Monte-Carlo une séduisante Mimi dans La Bohème. Sa couleur chaleureuse de soprano lyrique s’accorde ici à l’émouvant personnage de Medora dont elle détaille avec un goût très sur l’air le plus connu de la partition : « Non so le tetre immagini ». Quant à Roberta Mantegna, qui avait abordé à seulement 30 ans le rôle d’Amalia dans I Masnadieri à la salle Garnier à Monte-Carlo en 2018, elle se confronte 3 ans plus tard à la partie redoutable de Gulnara, riche désormais d’un répertoire qui en dit long, puisqu’il comporte les rôles féminins de Don Carlo, Il Trovatore, les Vêpres Siciliennes, Maria Stuarda, Norma et bien d’autres encore tout aussi exigeants. Une voix de soprano dramatique large dont l’ambitus éblouit à juste titre l’auditoire avec des aigus tranchants (mais aussi des mezza-voce subtilement négociées) a permis d’élever cette artiste au tout premier rang des cantatrices les plus recherchées de la nouvelle génération. Artur Rucinski qui avait soulevé l’enthousiasme du public dans cette même salle en 2018 pour Luisa Miller puis dans Lucia di Lammermoor au Grimaldi Forum un an plus tard, fait à nouveau grande impression par un timbre mordant, un style éprouvé et des notes insolentes dans le haut registre qui le placent sans conteste au firmament des plus grands barytons actuels. On ne saurait oublier en Giovanni la solide basse coréenne In-Sung Sim et dans le rôle d’Aga Selimo, le ténor Maurizio Pace.

Christian Jarniat.
Le 14 Décembre 2021