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Jean-François Borras, Stéphanie D’Oustrac et Jennifer Courcier / Photo Alain Hanel

Werther à l ’Opéra de Monte-Carlo

Au point de splendeur où l’Opéra de Monte-Carlo avait porté Le Turc en Italie à la fin du mois de janvier, d’aucuns s’interrogeaient pour savoir s’ils pourraient retrouver pareil émerveillement avec cette nouvelle production de Werther (en co-production avec le Palau de les Arts Reine Sofia de Valence). Mais comment douter quand on sait que les spectacles de la salle Garnier de la Principauté font que celle-ci rayonne avec éclat au firmament des grands théâtres lyriques de la planète ? 

Massenet et le « Sturm und drang » de Werther
Après Rossini, voici donc Massenet avec ce que beaucoup considèrent à juste titre comme son chef-d’œuvre. Le compositeur stéphanois vouait au demeurant un amour particulier à ce Werther dont il disait qu’en le composant il avait réalisé « ce qui avait toujours été son rêve en musique ». Et pourtant convient-il de rappeler que cet opéra, élaboré pendant de longues années (de 1880 à 1887), eût grand mal à s’imposer en France, du fait du refus du Directeur de l’Opéra Comique de le recevoir de telle sorte qu’il fut créé à Vienne seulement en 1892 avant que Paris ne l’affiche un an plus tard. 
Massenet s’était évidemment, avec ses librettistes (Edouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann), appuyé sur le drame de Goethe, lequel avait été, à la fin du dix huitième siècle, le porte-drapeau du « Sturm und drang » (« Tempête et passion ») mouvement littéraire dans lequel s’exprime librement les sentiments pour la nature, la solitude, la mélancolie et les amours contrariées qui ouvrira la voie au début du dix neuvième siècle au romantisme. Par ailleurs librettistes et compositeur s’attacheront à développer dans l’opéra le personnage de Charlotte ainsi que ses relations avec Werther, offrant au « couple soliste » quatre grands duos. Dans cet ouvrage l’orchestre revêt une part importante et Massenet lui confère l' autonomie d'un protagoniste à l’identique du rôle à part entière que lui avait assigné Wagner. On notera que Massenet s’était rendu à plusieurs reprises à Bayreuth où il entendit notamment Parsifal et Les Maîtres chanteurs de Nuremberg. A Monte-Carlo, sous la direction inspirée et exaltée du chef hongrois Henrik Nánási, l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo scintille de mille feux dans les déchaînements paroxysmiques comme dans les douceurs infinies.

Mise en scène en forme de flash-back
La mise en scène de Jean-Louis Grinda (décors et costumes : Rudy Sabounghi et lumières : Laurent Castaingt) se fonde sur le processus de flash-back. En effet, le rideau se lève sur le suicide de Werther. Il tient un pistolet en main et sa chemise blanche est tachée de sang. Un immense miroir occupe la scène et constitue le symbole de la séparation entre le monde des vivants et celui des morts («Les miroirs sont les portes par lesquelles la mort vient et va » (Jean Cocteau / Orphée). Il est donc accompagné d’un ange des cieux (le livret indique au demeurant clairement que Werther assimile les enfants aux anges). A travers ce miroir le héros, pendant sa lente agonie, va voir tout au long de l’ouvrage défiler la période cruciale de son existence : celle de son amour pour Charlotte qui, lors du prélude, apparaît revêtue de plusieurs costumes symbolisant les diverses périodes de leurs rencontres. Lorsque l’image de Charlotte se dissipera et que le miroir aura volé en éclats Werther pourra, en le franchissant, retourner en fantôme hanter les divers lieux de sa tragique histoire livrée concomitamment aux yeux et au cœur des spectateurs. 
Le premier acte s’ouvre sur une journée ensoleillée dans les frondaisons qui bordent la maison du Bailli. A son entrée Werther exprime ses sentiments sur la grâce et le calme de la nature qui constituent bien évidement le leitmotiv de l’œuvre emblème du Sturm und drang. Comme Massenet procède ici par une multitude de touches quasi impressionnistes opposant d’un côté, la mélancolie du héros et d’un autre, les joies des jeux enfantins et l’atmosphère limpide de la campagne, le metteur en scène tel un peintre s’applique à saisir toutes ces nuances subtiles en cernant également avec un art abouti les divers personnages : le Bailli à la fois bourru et bienveillant (débonnaire Marc Barrard), les enfants enjoués autant qu’indisciplinés (impeccable chœur d’enfants de l’Académie de musique Rainier III), Sophie à l’orée de son adolescence (« Enfant » lui dit Charlotte à l’acte III) à laquelle Jennifer Courcier - aussi adorable que remarquable comédienne et lumineuse chanteuse - prête toute sa fraîcheur juvénile. Il y a aussi les deux vieux amis de la famille, les pittoresques Johann et Schmidt, (campés avec humour par les excellents Philippe Ermelier et Reinaldo Macias). Et surtout un Albert de luxe : Jean-François Lapointe éblouissant de classe : quelle allure ! quel timbre ! quel légato !...
Jean-Louis Grinda s’est aussi attaché à donner une saisissante image des deux principaux personnages de l’œuvre. Il fait de Charlotte une héroïne moins « monolithique » que de coutume. On perçoit donc davantage en elle la lutte des sentiments qui l’écartèlent entre l’amour et le devoir (la promesse faite sur le lit de mort de sa mère d’épouser Albert). A cet égard, une scène est particulièrement significative de ce traitement : à l’acte II il est de tradition que Charlotte et Albert entrent en scène ensemble pour assister à l’anniversaire du pasteur, bras-dessus bras-dessous, donnant aux spectateurs l’apparence d’un couple parfaitement uni et baignant dans la sérénité. Or ici, Albert attend impatiemment Charlotte en consultant sa montre et celle-ci arrive en retard quelque peu défaite et légèrement essoufflée, ce qui traduit avec pertinence les émois et les doutes éprouvés par la jeune femme. 

Charlotte et Werther 
Stéphanie D’Oustrac parvient avec bonheur à parcourir, au cours des quatre actes, la palette très variée des états d’âme de Charlotte depuis la jeune fille insouciante jusqu’à l’amoureuse déchirée et bouleversée par le trouble profond qui s’est emparé de son cœur. Elle s’appuie sur un solide matériau de mezzo-soprano qui lui permet d’assumer tout à la fois la douceur de cette « mère de substitution » à l’égard de ses frères et sœurs et la violence du combat passionnel qu’elle livre le soir de Noël au retour de Werther. 
Après avoir été en Principauté Des Grieux de Manon et Nicias de Thaïs (également de Massenet) Alfredo de La Traviata, Don José de Carmen, Faust de La Damnation de Faust, Jean-François Borras y revient avec Werther. Le chemin parcouru depuis le début des années 2000 a permis au ténor monégasque de parfaire et ciseler son interprétation vocale et dramatique dans les temples lyriques que sont le Metropolitan Opera de New York et l’Opéra de Vienne. Il livre du personnage emblématique de Goethe une incarnation de très haut niveau. Soignant particulièrement un phrasé de grande qualité, sa diction est admirable (comme d’ailleurs tous les artistes qui l’entourent : il est rare d’avoir un plateau entièrement français d’une si grande qualité), il s’attache en outre avec bonheur à une alternance piano/forte (subtiles mezza voce) qui traduit idéalement le binôme nostalgie/passion des sentiments de ce héros fiévreux. De la force des stances implorant Dieu de l’accueillir (à l’acte II) jusqu’aux murmures du souhait de trouver une modeste tombe (à l’acte IV), tout est parfaitement exprimé et ressenti.

Christian JARNIAT
Le 26 février 2022