Les Chroniques
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Najmiddin Mavlyanov photo Brescia e Amisano ©Teatro alla Scala

La Dame de Pique à la Scala de Milan

SANS GERGIEV, MAIS ELLE PIQUE QUAND MEME !!!
 


La guerre en Ukraine génère son lot de victimes collatérales qui n’ont rien demandé à personne et subissent les événements. En ces temps totalement chaotiques, malheur donc aux artistes qui ne prennent pas clairement position pour exprimer leur hostilité à l’invasion déclenchée par Vladimir Poutine. Exit donc Valery Gergiev et place au tout jeune Timur Zangiev qui n’est même pas trentenaire mais s’exerce avec passion depuis sa plus tendre enfance, dixit Dominique Meyer, à la direction d’orchestre… Et de fait le romantisme de l’âme russe sous-tend de manière permanente le discours quasi déchirant du jeune maestro. Cordes de velours, cuivres flamboyants, bois presque agressifs, l’orchestre de La Scala de Milan magnifie la désespérance des harmonies si caractéristiques de cette Dame de Pique.

Le plateau, éminemment russophone, fait globalement preuve d’un engagement de grande intensité. La scène finale d’ Hermann incarné par Najmiddin Mavlyanov et l’hallucinante prestation de Julia Gertseva dans le rôle de la comtesse percutent et envoutent le très exigeant public de La Scala. Le Prince Eletski d’Alexey Markov affiche un ton altier qui sied à son rang aux cotés du solide Tomski de Roman Burdenko. Asmik Grigorian qui fut à l’été 2021 une fabuleuse Senta à Bayreuth campe une Liza dont le chant ne cesse de gagner en intensité dramatique jusqu’à son plongeon dans la Neva. Les deux principaux protagonistes de cette Dame de Pique, Najmiddin Mavlyanov et Asmik Grigorian montent en puissance de manière quasi symétrique pour conférer au troisième acte un impact émotionnel hors norme, un parcours ascensionnel jusqu’aux paroxysmes de l’émotion, salué comme il se doit au rideau final.

Si cette Dame de pique se révèle « piquante » pour les voix et l’ orchestre, elle n’est pas en reste du côté des chœurs d’homme. Rigueur et panache assortis d’une homogénéité époustouflante font toujours partie de la grande tradition des chœurs de La Scala de Milan…

Reste la mise en scène de Matthias Hartmann. J’avoue avoir été un peu décontenancé par un mélange des genres dont la finalité est tout sauf une évidence. Les caissons de néons blanchâtres présents au premier et au troisième acte, les empilements de coussins, les voiles et rideaux qui pendent des cintres, la très noire chambre de la comtesse et la scène du bal pour le moins désuète. Comment retrouver dans ces images les quatre thématiques que Tchaïkovski souhaitait faire apparaitre ? Où sont les trois cartes, le drame d’Hermann, le personnage de la Comtesse et l’illusion du grand rêve d’amour…

Au final, bel accueil du public et une ovation pour le jeune Timur Zangiev.


Yves Courmes
5 mars 2022