Les Chroniques
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© bertrand stofleth 

IRRELOHE à l’Opéra de Lyon

En 1919, alors qu’il effectuait un voyage en Italie, Franz Schreker fut frappé par le nom d’une gare que le train desservait, elle s’appelait « Irrelohe ». Ce seul mot fut le détonateur de l’écriture du livret de l’opéra éponyme que Schreker écrivit en trois jours. La composition de la partition fut beaucoup plus longue puisqu’elle s’étale sur une période de cinq années et que la création de l’ouvrage eut lieu à Cologne en 1924.
L’histoire se positionne dans l’Allemagne du XVIIIème siècle et raconte la malédiction qui poursuit une famille de seigneurs. En deux mots, le comte d’Irrelohe a violé Lola. A la suite de ce viol naît Peter qui se trouve être le demi-frère du comte Heinrich. Les deux hommes se disputent la belle Eva tandis que l’ancien amant de Lola, Christobald, revenu pour se venger parviendra à mettre le feu au château après qu’Heinrich ait trucidé Peter. 

La mise en scène de David Bosch et les décors de Falko Herold créent un climat sombre, presque lugubre. Le château se découpe au sommet d’une colline parsemée de troncs d’arbres qui semblent pétrifiés. Accolée au château, on distingue une serre qui constitue le lieu de vie d’Heinrich et verra s’épanouir une constellation de fleurs pour le grand duo d’amour quasi wagnérien qui réunit Heinrich et Eva. Curieusement le metteur en scène tourne le dos à la fin heureuse que  Schreker avait écrite, à cette « victoire de l’amour sur la passion sauvage » pour nous offrir le spectacle d’une Eva qui s’ouvre les veines et d’un Heinrich qui agonise à terre… Comprenne qui pourra les raisons de ce contre sens.
 
Le grand triomphateur de cette production est incontestablement Bernhard Kontarsky qui à la tête  de l’orchestre de l’opéra de Lyon fait scintiller le romantisme d’une partition sur laquelle plane l’ombre de Mahler et de Richard Strauss. Les pulsions mystiques et sensuelles des harmonies de Franz Schreker semblent jaillir de la fosse, la luxuriance sonore s’avère paroxystique tout en préservant  opportunément  le lyrisme des séquences plus apaisées. 
Confronté à ce flot torrentiel et tumultueux, le plateau fait ce qu’il peut pour survivre. A dire vrai, Lioba Braun qui campe la vieille Lola et Julian Ortishausen ( Peter) sont quasiment inaudibles pendant tout le premier acte de même que tous les seconds rôles nettement sous dimensionnés pour un tel ouvrage. Tout s’arrange avec l’apparition d’Ambur Braid ( Eva) et de Tobias Hachler (Heinrich) qui conférent une vraie consistance vocale à leurs personnages. La première fait rayonner un grand soprano lyrique et sait infléchir sa ligne de chant pour épouser les contours érotiques  et contrastés de l’emploi. Le second affiche des aigus tranchants et dévastateurs, et un engagement héroïque digne des plus beaux ténors wagnériens. 
Au final l’incandescence de la production est sans limite puisque le château brûle de mille flammes, et que l’incendie se propage à toute la crête de la colline…..l’effet pyrotechnique est bluffant et le spectateur sort littéralement  KO du théâtre !! 
Un spectacle passionnant à bien des égards malgré quelques adaptions du livret discutables et un cast parfois dépassé par l’opulence de l’orchestre.

Yves Courmes.
22 Mars 2022