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Anna Netrebko et Yusif Eyvasof. Photo Alain Hanel

Manon Lescaut à l ’Opéra de Monte-Carlo

Opéra de Monte-Carlo 
Manon Lescaut : le triomphe de la diva Anna Netrebko



Ceux qui ont écouté, voici 5 jours à l’Opéra de Nice (sous l’égide du Cercle Wagner Nice Rive Droite), la passionnante conférence de Christian Merlin, éminent musicologue, brillant critique et remarquable animateur sur France-Musique, auront pu retrouver l’exacte démonstration de ses propos avec la production de Manon Lescaut à l’Opéra de Monte-Carlo. La mise en scène a connu une profonde évolution en un peu moins d’un siècle. Il fut un temps où le nom même du metteur en scène n’était pas cité car il n’était qu’un régisseur se bornant à régler les entrées et les sorties des chanteurs ! Au surplus il est évident qu’aujourd’hui les représentations des opéras de Wagner (par exemple) n’ont plus rien à voir avec celles du vivant du compositeur (de même que la Comédie-Française a fait le choix d’un regard particulièrement contemporain sur les pièces de Molière). Outre la transposition à notre époque qui s’est désormais institutionnalisée, le metteur en scène n’est plus, de surcroît, un simple « illustrateur » mais un protagoniste à part entière qui peut donner son interprétation personnelle (voire critique) de l’œuvre. On rappellera que chez Wagner cette « dualité » existe car son orchestre ne se borne pas à accompagner le chant mais possède son autonomie spécifique apportant au spectateur-auditeur son commentaire subjectif à celui proposé par l’action. 

Une mise en scène cohérente autant que fascinante.
Ce préambule pour évoquer la mise en scène de Manon Lescaut de Guy Montavon à l’Opéra de Monte-Carlo. L’ouvrage de Puccini (comme évidemment celui de Massenet) emprunte au roman de l’abbé Prévost publié en 1731. En 1983 le Royal Opera House de Londres propose (avec Kiri Te Kanawa et Placido Domingo) une production signée Götz Friedrich qui situe l’action sous le règne de Louis XV (tout comme celle de Gian-Carlo Menotti au Metropolitan Opera de New York, 3 ans auparavant, avec Renata Scotto et Placido Domingo). 
Quelques décennies ont passé… Les canons de la mise en scène ont évolué et la narration de l’opéra, sous l’influence de ce qu’il est convenu d’appeler le « regietheater », s’est profondément modernisé (Christopher Alden, Patrice Chéreau, Harry Kupfer, Peter Sellars, Olivier Py… et tant d’autres y ont largement contribué). C’est ainsi que 31 ans plus tard en 2014, dans ce même prestigieux opéra du Covent Garden de la capitale britannique, Jonathan Kent propose une transposition de l’œuvre de Puccini à notre époque. Les filles sont en mini-jupes et les garçons en jeans. Ils s’agitent au pied d’un hôtel moderne éclairé par des néons blafards. In fine, l’héroïne agonisera sur la bretelle coupée d’une autoroute désaffectée (avec Kristine Opolais et Jonas Kaufmann). Plus récemment en 2021 au Staatsoper de Hambourg David Bösch suivra une voie identique pour la Manon de Massenet avec l’électrisante Elsa Dreisig dans le rôle-titre )

Guy Montavon adopte pour le premier acte un parti semblable à celui de Jonathan Kent mais son décorateur (Hank Irwin Kittel) vise davantage à l’abstraction avec un fond de scène où des cristaux de camaïeux du bleu au mauve forment une fresque géante prélude à la célébration de l’art contemporain porté jusqu’à l’exacerbation à l’acte 2 parfaitement mis en valeur par les lumières (signées également par le metteur en scène) mais aussi par les magnifiques costumes de Kristopher Kempf. Dans ses notes de mise en scène sur le programme de salle les intentions de Guy Montavon sont claires : Il fait de Géronte de Ravoir « un artiste-peintre et sculpteur extravagant fasciné par Manon dès le premier instant où il l’aperçoit » et de Manon « une femme qui prioritairement s’aime elle même …et pour ceci (est) prête à se vendre ». Il la modèle, en fait sa muse et la sublime pour la rejoindre « dans son monde rocambolesque et fou ». Dés lors que « Des Grieux détruit (son) œuvre d’art (et que) Manon blesse Géronte au plus profond de lui-même … (ce dernier) mute en Barbe-Bleue cruel, fanatique et pervers à la fois, les geôles de sa demeure feront le reste » 
Cette Manon, pour être revisitée ne trahit pour autant ni l’esprit du roman quasi biographique de l’abbé Prévost, ni celui des librettistes de Puccini. Comme Carmen est l’archétype de la femme libre, Manon est celui de la femme qui « ne peut résister au luxe et à la richesse » et pour cela « elle envoûte et trahit » et elle en mourra. Dès lors, à l’exception du premier acte qui se situe sur la vaste place d’Amiens avec un débit de boissons et de glaces en forme de kiosque, les trois actes suivants se déroulent dans la somptueuse demeure de Géronte laquelle constitue « la cage dorée » dans laquelle il transcende son expression artistique avec à l’acte 2 un brillant salon meublé d’objets contemporains. ll y modèle sa « créature » en recouvrant le haut de son corps de fines bandelettes blanches sur lesquelles il posera des tâches de couleurs. L’héroïne devient œuvre d’art. Dans l’acte 3, Manon ayant failli aux codes de la femme érigée en muse idéalisée et au surplus ayant tenté de voler des bijoux et des objets précieux ne se retrouvera point sur les quais du Havre en attendant d’embarquer avec ses pareilles (les prostituées) pour une déportation en Amérique, mais c’est plutôt toute la gent versatile qui entoure Géronte qui est chargée de la juger dans un tribunal constitué pour les besoins de la cause. A la fin de cet acte, ce n’est pas le capitaine de vaisseau que Des Grieux suppliera pour embarquer avec Manon (quitte à accomplir les plus basses besognes) mais c’est à Géronte qu’il s’adressera afin de ne pas être séparé de celle qu’il aime. Il n’est plus question dans le texte de : « Ah ! jeune homme, vous voulez donc repeupler l’Amérique ? mais de : « Ah ! vous voulez donc rester avec elle ? ». On comprend alors que, pour la nécessaire logique de la continuité dramaturgique de cet oppressant huis clos, le 4ème acte ne pourra s’ouvrir sur un désert (où dans la version traditionnelle Manon et Des Grieux, dans leur errance, cherchent à atteindre un but improbable tout en étant terrassés par la fatigue et la soif). Ce dernier acte se situe toujours dans la demeure de Géronte qui, à l’instar d’un Barbe Bleue inflexible, va jouir de la détresse des amants séparés. Elle, enfermée côté jardin en un cachot sordide et sombre (revêtue d’une robe de bure noire) seule en proie à son destin fatal lui, cloitré côté cour dans une pièce du vaste appartement de Géronte, encore ruisselante de luxe, face à une table copieusement garnie et ne pouvant à travers une cloison de verre qu’assister impuissant à l’inéluctable agonie de sa bien-aimée. Splendeur et misère, luxe et déchéance. Ainsi la cage dorée, comme la prison sinistre, se sont refermées comme un piège cruel et inexorable sur les deux protagonistes. On ne peut donc nier la cohérence et la pertinence de la démarche du metteur en scène 

Orchestre, chœur et voix au sommet
Cette Manon Lescaut n’emporterait pas le public dans une lame de fond irrépressible sans l’exceptionnelle direction d’orchestre du vétéran Pinchas Steinberg. On se souvient de son goût pour Puccini avec la fabuleuse Fanciulla del West qu’il avait dirigée in loco en 2012. Son interlude musical reporté entre le 3ème et 4ème acte est un modèle du genre et il tire des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo des sonorités qui éblouissent autant qu’elles envoûtent. Et il faut également dire tout ce que le chœur de l’Opéra, parfaitement préparé par Stefano Visconti, apporte à cet ouvrage qu’il s’agisse  des accents primesautiers et joyeux à l’acte 1 aussi bien que dans les interventions des 2 actes suivants où ils sont omniprésents. 

Géronte qui est ici le deus ex machina et qui tire les fils de l’action tout au long de l’ouvrage n’est en aucun cas le vieillard cacochyme qui nous est habituellement proposé dans les versions traditionnelles. Guy Montavon en fait un être sophistiqué autant qu’inquiétant une sorte de Karl Lagerfeld « multifaces » se muant au deuxième acte en sculpteur athlétique. Ceci modifie évidemment le rapport qui s’établit entre le créateur et la créature à l’instar du mythe du Pygmalion. Alessandro Spina lui confère cette allure ambiguë autant qu’ombrageuse. L’Edmondo, du ténor portugais Luis Gomez est tout à fait dans la même note (et avec le même abattage) que Benjamin Hulett dans la production du Royal Opéra House en 2014. Il virevolte avec aisance et la voix claire et bien timbrée en fait beaucoup plus qu’un second rôle. On a également remarqué la fort jolie voix de Loriana Castellano dans le Maître de musique et Rémy Matthieu dans l’énigmatique Maître de ballet et l’allumeur de réverbère. Quant au longiligne et désinvolte Lescaut, son physique comme sa voix sont idéals dans ce rôle d’entremetteur équivoque. Claudio Sgura lui donne un relief tout particulier ce qui n’a rien d’étonnant pour ce baryton qui poursuit une exceptionnelle carrière sur les plus grandes scènes internationales de la Scala de Milan à New-York en pensant par Paris, Londres, Pékin, Tokyo etc.

Mais évidemment le couple Des Grieux/Manon était, comme on s’en doute, particulièrement  attendu. Yusif Eyvasof n’a cessé au fil des ans de polir son phrasé et d’atteindre désormais une déclamation policée autant que mordante lui permettant de rendre justice aux grands rôles du répertoire dramatique italien. La voix ample et sonore au médium consistant s’épanouit avec aisance dans des aigus éclatants. Quant à la triomphatrice de la soirée chacun sait qu’ Anna Netrebko est à ce jour considérée, à juste titre, comme la plus grande cantatrice au monde de sa génération. Il serait trop long ici, de récapituler sa fabuleuse carrière. Et dire qu’elle se produit à Monte-Carlo comme « remplaçante » - dans la mesure où sa collègue italienne, Maria Agresta, a déclaré forfait victime de la pandémie de Covid - paraît surnaturel ! Que peut-on écrire de sa prestation si ce n’est qu’elle ressuscite le fabuleux âge d’or où l’on a pu entendre les plus illustres divas de Maria Callas à Montserrat Caballé en passant par Renata Scotto ? La voix est d’une puissance inaccoutumée couronnée d’un registre aigu glorieux mais la fréquentation au début de sa carrière des emplois belcantistes ou plus légers (nous la vîmes à l’Opéra de Vienne en 2007 dans l’autre Manon – celle de Massenet - aux cotés de Roberto Alagna ) lui ont permis, advenant sa maturité vocale, de conserver à la fois un legato souverain, les chatoiements d’un médium soyeux, des graves sonores et l’ineffable douceur subtile de toutes les mezza voce qu’elle utilise avec un art consommé tout au long de la représentations, faisant de son air du 2ème acte « In quelle morbide » un modèle absolu d’art vocal. 
Triomphe et ovations pour cette soirée mémorable magnifiée par la plus grande diva actuelle.

Christian Jarniat
27 avril 2022