Les Chroniques
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Silvia Dalla Benedetta et Dalibor Jenis (en appartion Giacomo Prestia)/ Photo Dominque Jaussein

Macbeth à l'Opéra de Nice

Pour clôturer sa saison 2021-2022, l’Opéra de Nice a proposé Macbeth de Verdi (compositeur qui n’avait pas été à l’affiche depuis un certain temps et qui a provoqué un évident engouement du public puisque la salle de la Rue Saint François de Paule était archicomble). 

Une direction flamboyante du maestro Daniele Callegari
Il faut tout d’abord saluer parmi les ingrédients de la réussite de cette production, la direction flamboyante du nouveau Directeur Musical de l’Opéra de Nice, Daniele Callegari. A vrai dire, ce n’était pas pour nombre de fervents amateurs d’art lyrique une véritable surprise car le chef milanais a dirigé maintes fois à l’Opéra de Monte-Carlo précisément des œuvres de jeunesse de Verdi, ce que nous n’avons pas manqué de rappeler dans l’un de nos derniers articles consacré à son magnifique concert symphonique avec la soprano Annette Dasch (Les Quatre derniers lieder de Strauss et La Symphonie n°1 de Bruckner).
Sous sa baguette l’orchestre parait complètement transfiguré suivant avec enthousiasme sa direction qui impulse une vie intense à la partition du grand compositeur italien mettant avec acuité en relief tous les clairs-obscurs de cette œuvre fulgurante et contrastée. Quelle netteté dans les attaques ! Quelle énergie dans les ensembles ! Quel raffinement dans les nuances et les contrastes !... Daniele Callegari, qui s’inscrit dans la longue et riche lignée des « maestri concertatori », s’attache non seulement au moindre détail dans le rendu des instrumentistes mais aussi se révèle particulièrement soucieux des chanteurs afin de leur permettre de s’exprimer dans les meilleures conditions et si parfois il libère toute la puissance et la violence que requièrent les accents de la musique de Verdi, il n’en demeure pas moins que chaque interprète sur scène est parfaitement audible dans le moindre de ses piani.
C’est aussi merveille d’entendre la remarquable prestation du chœur (en particulier du chœur femmes renforcé à cette occasion) qui a fort à faire dans ce Macbeth . Un grand bravo à Giulio Magnanini pour avoir conduit ses troupes à un succès parfaitement mérité.

Une scénographie impressionnante 
Ce grandiose monument de Verdi nous a été présenté dans un cadre digne de lui avec d’impressionnants décors signés Jean-Pierre Laporte. Celui où travaillent les ouvrières, représente une imposante cour d’usine dont les portes du fond s’ouvrent sur un immense chaudron déversant un épais liquide pareil à une lave en fusion. Les interventions des femmes sont par ailleurs assorties, à plusieurs reprises, d’une pluie dense qui vient par moments interrompre leur travail.
Les intempéries dans cette Ecosse inhospitalière viennent encore accroître le climat oppressant de cette succession de drames sanglants. Fort beaux costumes de Nathalie Bérard-Benoin. Vidéo signée par l’un des spécialistes actuels du genre : Paulo Correia (spectaculaire séquence des apparitions à l’acte III) en parfaite harmonie avec les lumières suggestives de Daniel Benoin. 
On ne joue pas ici avec certaines expériences du regietheater dont le misérabilisme à tout prix sous le fallacieux prétexte de faire « moderne »  dissimule en réalité souvent la pauvreté des moyens effectifs.

Une mise en scène transposée et cohérente
La mise en scène de Macbeth (dont Shakespeare puis les librettistes de Verdi ont situé l’action au 11e siècle) est très souvent transposée (il y a quelques mois pour l’ouverture de la Scala de Milan Davide Livermore l’a située à l’heure actuelle dans une mégapole américaine). Et faut il rappeler que, déjà en 2007, Adrian Noble au Metropolitan Opera de New York avait aussi imaginé une version se déroulant à notre époque et où les sorcières étaient…des ménagères ?... En 2018, à l’Opéra de Berlin, Harry Kupfer en donnait également une vision contemporaine). Rien donc qui ne devrait être susceptible d’effaroucher ou d’émouvoir le spectateur niçois si Daniel Benoin dans sa mise en scène évoque ce drame musical sur fond de guerre 1914-1918.  
On n’empêchera néanmoins que ne s’élèvent controverses ou avis divergents d’une partie du public  dans des discussions parfois animées à la sortie du spectacle. Tant mieux ! Cela vient démontrer que l’art lyrique (comme d’ailleurs le théâtre qui a, de longue date, érigé en principe bien établi les transpositions des œuvres classiques à l’ère contemporaine pour sensibiliser un public plus jeune) est bien un art vivant et passionnant si les discussions qu’il suscite sont elles-mêmes passionnées.
Dans sa note de mise en scène - sous forme d’un entretien dans le programme de salle - Daniel Benoin rappelle son parti pris concernant les sorcières lesquelles constituent le fil conducteur de l’opéra. Il souligne qu’il ne s’agit pas d’êtres irréels - ou de femmes que l’on trainait au bûcher - mais qu’elles apparaissaient dès la fin du moyen-âge dans des temps qui s’avéraient de plus en plus durs où les femmes étaient méprisées pas les hommes. Ceux-ci étaient souvent partis en guerre et ces femmes se regroupaient en communauté. C’était là, en quelque sorte, la première ébauche d’un mouvement féministe prônant l’indépendance et la liberté. Elles furent pour ces raisons pourchassées à l’époque de la Renaissance et cette « chasse aux sorcières » se fondait sur la protection d’une société mise en danger par ce mouvement.
Dans le cadre de la guerre de 14-18 - qui se substitue ici au combat entre les anglais et les écossais - les femmes demeurées seules fabriquent les armes, les munitions et font tourner les usines. Lorsque les hommes reviennent, elles occupent la place et refusent de se laisser asservir. Donc, parallèlement à la « guerre des factions » pour s’emparer du pouvoir, s’inscrit un  nouveau combat : celui des hommes contre les femmes, une lutte qu’elles vont assumer avec véhémence. C’est l’un des propos de cette mise en scène qui repose sur une certaine cohérence mais qui peut, le cas échéant, provoquer des controverses surtout si les spectateurs entendent se référer à des visions plus traditionnelles et « académiques » de l’œuvre de Verdi inspirée par celle de Shakespeare.
A partir de ce postulat, Macbeth n’est plus un véritable guerrier au sens traditionnel où on l’entend et dans cette période particulièrement troublée (comme au demeurant devait être violente l’époque du Moyen-âge), mais plutôt un chef de ces gangs qui s’affrontent pour détenir le pouvoir dans une contrée où les crimes succèdent aux meurtres, ce que Daniel Benoin traite avec une force et une efficacité qui paraissent difficilement contestables. Le riche appartement dans lequel réside le « couple Macbeth » (dont la salle de séjour fait d’ailleurs contraste avec la sobriété austère des murs de l’usine) est pourvu, dans la pièce principale, d’un lit symbole de l’emprise sexuelle de Lady Macbeth sur un époux pusillanime. C’est elle qui le tient ainsi par les voies du désir charnel et qui lui insuffle son ambition dévorante pour le pouvoir. Macbeth est, on le sait, un homme faible - parfois jusqu’à l’infantilisme (d’où l’évidence des liens oedipiens avec sa femme) - et manipulé.
Tout ceci résulte non seulement du drame de Shakespeare mais encore du livret de l’opéra et la musique assez étrange et certainement « moderne » à l’époque de Verdi, vient parfaitement souligner les troubles psychiques du couple et leur soif de pouvoir. De cela Daniel Benoin a donné une traduction cohérente avec une direction d’acteurs parfaitement assurée.

Une distribution vocale dont la première qualité est l’homogénéité
Dans sa correspondance, le compositeur écrit qu’il ne  souhaite pas, pour chanter le rôle de Lady Macbeth, une voix qui soit spécifiquement belle, et qu’une certaine laideur ne l’indispose pas - au contraire ! - si elle est au service d’une grande expressivité apte à restituer par le chant la « psychologie hallucinatoire » de ce personnage hors normes. Rien en effet ne doit, en la circonstance, traduire l’angélisme de certains rôles de soprano. Sa Lady Macbeth doit être capable d’assurer le parler, les râles, les chuchotements, les imprécations… Pour ce faire, la tessiture de cet emploi demeurera ambigüe entre deux registres féminins tantôt servi par des voix de mezzo-soprano comme par exemple, Fiorenza Cossotto ou encore Shirley Verret et tantôt par des voix de soprano comme Leyla Gencer ou Anna Netrebko (sans oublier Maria Callas évidemment !).
A l’opéra de Nice c’est ce deuxième choix qui a prévalu avec Silvia Dalla Benetta qu’on avait entendu sur cette même scène, dans des rôles beaucoup plus aigus et ornés de vocalises comme Marguerite de Valois, des Huguenots de Meyerbeer ainsi que Sémiramis de Rossini (récemment elle a interprété la partie de soprano dans le Requiem de Verdi à l’Auditorium Rainier III de Monaco). La voix convient ici car elle est assez volumineuse comme le souhaitait le compositeur et l’évolution de la carrière de la chanteuse vers des rôles plus larges (Trovatore, Nabucco) lui permet de s’appuyer sur un médium consistant. Le haut registre a pu parfois paraître à certains quelque peu métallique (et vraisemblablement l’écriture vocale n’y est pas étrangère) mais les aigus sont assurés (notamment dans le difficile brindisi de l’acte II) et les deux airs sont rendus avec la fascination souhaitable, à savoir « La Luce langue » ainsi que la redoutable scène du somnambulisme.
Le baryton slovaque Dalibor Jenis - qui poursuit une carrière internationale dans les théâtres les plus éminents comme Milan, Vienne ou encore Berlin et Munich - est un familier de Macbeth (il l’interprètera au demeurant, à nouveau, la saison prochaine à l’Opéra de Marseille). Son héros pourvu d’une belle ampleur est doté sur la partie haute de la tessiture d’une voix claire et facile qui ne lui pose aucun problème d’aigu, ce qui est évidement indispensable dans les emplois de baryton verdien. On a retrouvé avec plaisir la basse Giacomo Prestia, figure emblématique depuis des décennies de l’art lyrique italien, qui chante  toujours avec autant de soin que d’émotion le rôle de Banco.
La distribution est parfaitement complétée par Samuele Simoncini sonore Macduff et David Astorga dont on a pu apprécier le style châtié dans le court rôle de Malcolm.
L’œuvre (version remaniée de Paris de 1865) a été donnée dans son intégralité avec la musique de ballet à l’acte III.
Longs applaudissements aux saluts.

Christian JARNIAT
Le 20 mai 2022

Spectacle en coproduction avec Anthea Antipolis, théâtre d'Antibes où il sera redonné les mercredi 8 et vendredi 10 juin 2022 à 20h. 
https://www.anthea-antibes.fr/fr/