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De gauche à droite : Mert Süngü, Geraldine Chauvet, Jeanine De Bique, Pene Pati, Edwin Crossley-Mercer, Vasilisa Berzhanskaya et Andrian Sanpetean © Monika Rittershaus

Moïse et Pharaon au Festival lyrique Aix-en-Provence

Le 5 mars 1818 Rossini fait représenter au Théâtre San Carlo de Naples Mosé in Egitto. 9 ans plus tard, le 26 mars 1827, sur un nouveau livret de Luigi Balocchi et Victor Joseph Etienne de Jouy, est créé Moïse et Pharaon en langue française à l’Opéra de Paris. Compte-tenu de son format « grand opéra » et de sa longueur, l’œuvre est rarement représentée de nos jours et c’est donc une opportunité que nous offre le Festival d’Aix-en-Provence dans des conditions de qualité qui sont celles d’une manifestation internationale de très haut niveau.

La mise en scène a été confiée au metteur en scène Tobias Kratzer qui s’est illustré à Bayreuth par une production particulièrement originale de Tannhäuser et par un Faust à l’Opéra de Paris largement loué. Celui ci précise, avec pertinence, qu’il n’y a pas de motifs musicaux qui se réfèrent spécifiquement à une couleur locale dans l’œuvre de Rossini (au contraire, par exemple, de Madame Butterfly de Puccini) ni chez les égyptiens, ni chez les hébreux. Moïse est donc de tous les lieux et de tous les temps. C’est le thème éternel de l’oppresseur et de l’opprimé. Scénographiquement (tout au moins au premier acte) le plateau est séparé en deux : à cour la civilisation occidentale la plus moderne avec un immense open space meublé ultra moderne  doté d’un mobilier high-tech et ordinateurs dernier cri et à jardin les réfugiés asservis vivant de manière précaire sous des tentes en proie à une grave crise humanitaire.
S’opposent à nouveau ainsi le monde de la « matérialité » au monde de la « spiritualité » avec un « protecteur tutélaire » : Moïse, le seul à porter un costume « antique », ( identique à celui du film Les Dix Commandements de Cecil B.De Mille) image fantasmée hors du temps d’un dieu libérateur pour les hébreux. Moïse, allongé sur le sol invoquant Dieu, est pris de tremblements et s’évanouit. Lorsqu’il se redresse figurent sur l’intérieur de ses bras des stigmates représentant les dix commandements (les tables de la loi)
A l’acte II les égyptiens sont plongés dans la nuit, l’open space en proie à un épouvantable désordre tandis qu’une immense projection vient paraphraser la déconnexion de tous les instruments, téléphone, ordinateurs Devant le nouveau refus de laisser les hébreux fuir, on voit défiler toutes les catastrophes dans le monde (feux, inondations, tremblements de terre, tornades, paysages désolés, vents violents etc.). La grande fontaine en fond de scène suinte de sang et ceux qui s’y trempent sont eux-mêmes éclaboussés par ce sang.
A l’acte III on se trouve sur une plage déserte avec un échafaudage. Les flots s’ouvrent et les hébreux traversent la mer avec des embarcations de fortune et des gilets de sauvetage et se réfugient tous dans la salle où ils se dispersent. Les armées de Pharaon les poursuivent mais sur  un écran on les voit se noyer au fur et à mesure et un plan final nous montre la mer jonchée de leurs cadavres flottant à la surface. Après un interlude musical superbe le rideau s’ouvre sur la même plage où nombre de baigneurs se reposent sur des matelas ou sur des transats. Le temps a passé et la vie a repris son cours dans une parfaite insouciance. Tandis que le chœur entonne dans la salle « Chantons et louons le seigneur » une jeune femme découvre de manière impromptue sur cette même plage, une branche d’arbre séchée qui parait abandonnée, elle la prend et aussitôt parait un instant « électrocutée » car il s’agit en fait du bâton de Moïse qui tout au long de l’opéra lui a permis de communiquer avec Dieu. Elle le rejette au loin et le rideau tombe sur cette image.

Il faut dire tout ce que la splendeur musicale de cette production de l’œuvre de Rossini, donnée dans sa version intégrale avec le ballet néo-classique (chorégraphie Jeroen Verbruggen), doit à Michele Mariotti éminent spécialiste du compositeur (né comme lui à Pesaro) à la tête d’un admirable orchestre de l’Opéra de Lyon galvanisé et d’un chœur en état de grâce. Michele Pertusi chante depuis 30 ans Moïse (mais également un large répertoire) et on ne peut que s’incliner devant sa technique souveraine, son art belcantiste et la qualité de son phrasé. On est subjugué par l’ampleur des moyens, la beauté intrinsèque du timbre et la suprême conduite de la voix de la mezzo russe Vasilisa Berzhanskaya (Sinaïde). Son air « Ah, d’une tendre mère » est le sommet de la représentation et le triomphe que lui réserve le public n’est que parfaitement légitime. Adrian Sampetrean, comédien éprouvé et remarquable chanteur, incarne un fascinant Pharaon. La soprano Jeanine De Bique (Anaï) est dotée d’une tessiture longue avec des graves sonores et un registre aigu aérien qui lui permet de délivrer des vocalises ornées parfaitement en place. En revanche la voix « étroite » manque de corps et de chair et la prononciation comme l’articulation sont approximatives. Pene Pati (Aménophis) est un estimable ténor lyrique dont le répertoire type est celui de Romeo et Juliette dans lequel il triompha récemment à l’Opéra Comique mais il n’a pas - en dépit de ses indéniables qualités ( timbre, maîtrise du souffle, vaillance, mezza voce) - les paramètres stylistiques exacts d’un ténor rossinien. Très bonnes prestations du ténor Mert Süngü et de la mezzo soprano Géraldine Chauvet. 

Christian Jarniat
16 juillet 2022