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Kate Aldrich et Julien Dran ©JL Neveu OPMC

Déjanire de Camille Saint-Saëns /Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo à l'Auditorium Rainier III

Avant d’évoquer Déjanire il convient de dire combien les amateurs d’art lyrique sont reconnaissants envers le Palazzetto Bru Zane. Cette magnifique institution vouée à la musique romantique française, dont le siège est à Venise, s’est depuis plus de dix ans fixé comme mission principale de faire redécouvrir des œuvres méconnues et des compositeurs oubliés et d’assurer le rayonnement international du patrimoine musical français du grand XIXe siècle en s’intéressant aussi bien à la musique de chambre qu’au répertoire symphonique, sacré et lyrique, sans oublier les genres légers qui caractérisent « l’esprit français » (chanson, opéra-comique, opérette). Son catalogue est impressionnant et les raretés discographiques y abondent comme, entre autres Le Tribut de Zamora et Cinq Mars de Gounod, Le Mage de Massenet, La Reine de Chypre d’Halévy, L’ile du rêve et O Mon bel inconnu de Hahn, Maître Peronilla d’Offenbach etc. Camille Saint Saëns y occupe une place de choix avec Phryné, La Princesse jaune, Le Timbre d’argent, Les Barbares, Proserpine

Initialement musique de scène d’une tragédie de Louis Gallet (prolifique librettiste de Bizet, Gounod, Massenet et bien évidemment…de Camille Saint Saëns) Déjanire est créée le 28 août 1898 aux Arènes de Béziers sous la baguette du compositeur. Pour satisfaire à la commande de l'Opéra de Monte-Carlo et du prince Albert 1er, Saint-Saëns transforma avec Louis Gallet la tragédie en drame lyrique en reprenant pour partie sa musique de scène de 1898. La création de Déjanire eut lieu en Principauté le 14 mars 1911 puis l’œuvre fut reprise à l'Opéra de Paris le 22 novembre 1911. Ensuite elle tomba peu ou prou dans l’oubli.
On ne peut donc que saluer l’initiative conjuguée de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et du Palazzetto Bru Zane de lui avoir redonné vie non seulement par un concert public à l’auditorium Rainier III mais de surcroît en l’enregistrant pour enrichir encore l’opulente collection du Centre de musique romantique française.

Le livret de Déjanire s’inspire de la mythologie grecque. Hercule époux de Déjanire aime éperdument Iole fille du tyran Eurytos qu’il a tué. Il demande à son ami Philoctète de révéler ses sentiments à la jeune fille. Mission pénible pour celui-ci également amoureux de Iole qui partage ses sentiments. Déjanire instruite de l’inclination d’Hercule met tout en œuvre pour s’opposer à cet hymen. Après diverses péripéties Hercule endosse la tunique de Nessos qui, se collant à sa peau, le brûle atrocement. Éperdu de douleur il se jette dans le brasier d’un bûcher implorant Jupiter. 
Déjanire a été créée dans une époque post-wagnérienne, mais l'influence du maître de Bayreuth se ressent dans nombre de passages. L'œuvre se veut en outre "grand opéra" avec de multiples interventions de l’harmonie en particulier des vents de l’orchestre. Le Philharmonique de Monte-Carlo est ici impressionnant sous la baguette d’une virtuosité inouïe de son directeur musical Kazuki Yamada.
Anaïs Constans (Iole) a une voix sublime et ses progrès en peu d'années se révèlent stupéfiants. Elle s’applique à rechercher, à chaque instant, à peaufiner des sons d’une absolue beauté peut-être au détriment de la compréhension du texte. Il en va de même pour le quintette de chanteurs ce qui entraînera la réserve conclusive de notre chronique. Kate Aldrich fait état de ses remarquables dons de tragédienne dans le rôle-titre (on se souvient de son électrisante Carmen en 2016 aux Chorégies d’Orange aux cotés de Jonas Kaufmann et de son émouvante Charlotte de Werther en 2005 au Teatro Regio de Turin avec Roberto Alagna). Force est de reconnaître que son engagement est extrêmement prenant.
Julien Dran (Hercule) incomparable dans la tessiture de ténor lyrique léger, comme La Fille du régimentLakmé, certaines œuvres de Mozart ou encore dans le répertoire belcantiste comme I Capuletti e i Montecchi succède dans le rôle d'Hercule à Lucien Muratore qui avait à son actif nombre d’emplois de ténor dramatique, ce qui implique un large medium ainsi qu’une assise étoffée dans les notes graves. Julien Dran se tire néanmoins des difficultés de cette partition avec les honneurs tout en devant demeurer prudent pour ne pas altérer la belle qualité de son timbre.
Jérôme Boutillier (Philoctète) par son chant ardent et châtié vient une fois encore confirmer qu’il est bien l’un des meilleurs barytons français de sa génération. Bonnes interventions de Anna Dowsley en Phénice. 
Comme de coutume, l’excellence du chœur de l’Opéra de Monte-Carlo (parfaitement préparé par Stefano Visconti) n’est plus à démontrer.
Pour un opéra quasiment jamais joué, une intrigue complexe, et des problèmes de diction (et donc de compréhension du texte) évoqués ci-dessus le surtitrage s’imposait plus que jamais en la circonstance et tous les spectateurs étaient de cet avis dans les propos tenus aussi bien à l’entracte qu’à l’issue de la représentation. Le fait que Déjanire soit en langue française n’est pas une raison éxonératoire acceptable surtout à une époque où l’art de la diction et de l’articulation s’est quelque peu délité aussi bien chez les chanteurs que chez les comédiens. D’ailleurs pour le répertoire français la quasi-totalité des théâtres de l’hexagone surtitrent les ouvrages y compris les plus connus et il en va de même pour les retransmissions au cinéma et à la télévision. L’opéra c’est aussi du théâtre et il convient d’en comprendre mot à mot le texte ! Espérons qu’il en sera tenu compte à l’avenir !

Cette réserve n’ôte évidemment en rien la très haute qualité du spectacle et les longs applaudissements du public parfaitement mérités à l’issue de la représentation en témoignent. 

Christian Jarniat
16 octobre 2022