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Crédit-Photo : Opéra de Limoges-Steve Barek

Faust, Opéra et Ballet Opéra de Limoges

La production de Faust donnée à l’Opéra de Limoges attendait depuis avant 2020. Il était prévu, la mise en scène de l’opéra ne comportant pas le ballet, de programmer ce dernier dans un concert Gounod séparé. Les restrictions sanitaires ont conduit à enregistrer cette page avec d’autres du compositeur 1 en novembre 2020 en streaming et sans public et à reporter l’opéra lui-même. L’ouvrage de Gounod vient donc d’être monté avec succès dans une mise en scène de Claude Brumachon et Benjamin Lamarche.

Faust qui fait partie des opéras les plus joués dans le monde (sa place varie selon les statistiques consultées) pose des problèmes qui ne sont pas évidents. Sa popularité ne joue pas forcément pour lui. Faust n’a pas été composé pour être comparé à la pièce de Goethe (bien que Gounod soit un fervent admirateur de l’écrivain), ni à de la musique symphonique pure, cette dernière pouvant d’ailleurs s’alimenter au mythe faustien ouvert à de nombreuses interprétations et n’ayant pas manqué de le faire. C’est avant tout un opéra qui a sa propre raison d’être. Il la détient de sa genèse, sa création en 1859 avec du texte parlé rapprochant l’ouvrage de l’opéra-comique. L’opéra est d’une efficacité remarquable ne comportant aucune longueur, mettant en scène des personnages auxquels on s’intéresse, distillant des airs et des idées mélodiques inouïes qui devaient devenir immédiatement populaires et qui le sont restés. Enfin Faust, au regard de son contenu, se prêtait aux mises en scène les plus diverses, reposant sur le substrat historique ou sur des transpositions modernes.

Claude Brumachon et Benjamin Lamarche, directeurs de la compagnie « Sous la peau », ont abordé l’œuvre à la fois en metteurs en scène et en chorégraphes. La scénographie de Fabien Teigné fait alterner les structures construites (actes II et V) et la mobilité d’une forêt censée mettre en scène le jardin de Marguerite, luxuriant mais évanescent. Elle laisse de vastes espaces abstraits pour situer d’autres moments clefs de l’ouvrage. À l’acte I les pages de livres délaissés pour les plaisirs passent à la trappe. À la scène de l’église la présence du mal se fait concrète et les régiments de soldats revenant de la guerre ou la mort de Valentin se contenteront d’un rideau de scène noir, comme dans le plus austère des oratorios. Tout le climat de ces scènes doit beaucoup aux éclairages envoûtants de Ludovic Pannetier.
L’intervention des masses chorales bannissant tout réalisme est très impressionnante, à la limite de la comédie musicale pour la kermesse ou du théâtre de Brecht pour les défilés militaires ou la mort dramatique de Valentin. Les costumes trans-historiques de Hervé Poeydemenge ne sont pas sans suggérer l’arrière plan historique de sociétés fermées.
 
Cette scénographie devient le cadre d’une conception du drame très originale entre les mains des chorégraphes. Les trois principaux personnages (Faust, Marguerite, Méphistophélès) ont chacun leur double sous la forme d’un danseur ou d’une danseuse pour lesquels est écrite une véritable partition scénique. Les autres personnages et le chœur se « partagent » quatre artistes de la danse (représentant soldat, bourgeoise, étudiant, jeune fille). Chaque danseur a pour fonction celle que le programme de salle attribue à Faust : « Il chante, son être réagit, son autre corps sur-réagit. » De même par exemple Marguerite grâce à son double est vue comme « limite indécise entre morale et désir, entre amour et crainte, entre vivre et mourir. » Les alter-egos vont devenir les interprètes d’un véritable ballet, s’autonomiser, inter-réagir les uns avec les autres, se confronter, la rencontre de corps presque nus dévoilant des enjeux d’érotisme, de pouvoir ou de violence. L’entourage des démons pour les strophes du Veau d’Or, la présence physique dansée de Méphisto pendant les couplets et récit de Siébel ou le ballet du quatuor démontrent l’intérêt de l’apport illustratif de la danse. Le corps à corps ultra-violent de Méphistophélès et de Marguerite à l’église (avec entourage à nouveau) va encore plus loin en versant dans le fantastique. Dans la scène du retour des soldats, point de régiments éclopés comme chez Jorge Lavelli en 1975 à l’Opéra de Paris, mais les retrouvailles avec les femmes incluant le trauma de la guerre. Et c’est sans parler des deux diables  - chanteur et danseur - encagés à la fin de l’opéra ! Toujours en congruence ce sont deux récits de Faust qui contribuent à une vision très neuve de l’opéra de Gounod.

Les voix et la chorégraphie

Le plateau vocal s’avère particulièrement homogène et équilibré.
Julien Dran passe un cap dans sa carrière en abordant un Faust qui s'avère une réussite totale (après ses prestations récentes remarquées dans Dejanire et Elisabetta Regina d’Inghilterra). La sûreté du phrasé lui permet l’émission de superbes demi-teintes, les aigus les plus insolents (comme celui de la cavatine) ; la voix ductile offre au timbre toute sa plénitude et va de pair avec l’expression d’un personnage pas à court d’affects contrastés. Gabrielle Philiponet dans Marguerite fait montre de qualités vocales évidentes par l’homogénéité des registres et le maniement des sons filés ; elle sait aussi varier son chant et l’épanouir à propos en passant de sa phrase liminaire de l’acte II aux accents très intenses de la chambre, puis de la prison. Le long passage chanté où l’« Air des bijoux » fait suite à la « Chanson du Roi de Thulé » est replacé dans une vision d’ensemble et convainc, aussi bien dans le legato du premier numéro que dans la maîtrise des vocalises du second. Nicolas Cavallier inscrit Méphistophélès dans un discours souverain aussi bien dans le « Veau d’or » que dans les phrases fiévreuses qui conduisent le diable de la nuit de Walpurgis à la prison qu’appuie un art consommé de la projection. 
N’oublions pas dans ces trois rôles la réelle performance artistique des trois danseurs qui doublent leur personnage, Steven Chotard, Elisabetta Gareri et Martin Mauriès.
Le chant éloquent d’Anas Seguin fait mouche dans l’« Invocation » de Valentin, une touche de rubato permettant de faire aller l’émotion de l’air vers le public ; le dramatisme au contraire comme la souplesse de l’élocution donnent à la scène de la mort toute sa dimension pathétique. Wagner est réduit à quelques phrases contrairement au rôle plus développé du personnage dans la version de 1859 ; il n’empêche que Thibault de Damas illustre bien dans ses courtes interventions le bien-dit français.
Deux interprètes de luxe pour Siébel et Dame Marthe : Éléonore Pancrazi, que nous fait bien connaître son actualité (notamment par ses enregistrements d’ouvrages rares pour le « Palazzetto Bru Zane »), aborde avec beaucoup de style et d’engagement les couplets « Faites-lui mes aveux » où son joli mezzo pulpeux fait merveille ; sa partie dans l’acte de la chambre croise avec beaucoup de naturel et d’implication le parcours émotionnel de Marguerite ; le chant s’épanouit une nouvelle fois dans la romance « Si le bonheur » qui n’est pas systématiquement donnée dans la plupart des productions de Faust. Marie-Ange Todorovitch à la projection exemplaire et aux phrases calquées sur la « vis comica » du rôle de Dame Marthe ne passe pas elle non plus inaperçue.
Le chœur de l’Opéra renforcé pour l’occasion placé sous la direction de d’Arlinda Roux Majollari ne finit pas de nous surprendre, la vocalité associée à la cohésion collective permettant de donner tout leur éclat aux grandes pages chorales de l’ouvrage. Citons aussi les quatre danseurs qui complètent la troupe chorégraphique : Alexis Lemoine, Mathilde Rader, Alexandre Gastoud et Lucia Gervasoni.
L’orchestre, dirigé par le nouveau chef de l’Opéra Pavel Baleff, est dans cet esprit très français, clair et équilibré, que des chefs comme André Cluytens avaient contribué à fixer dans les ouvrages emblématiques du répertoire.
Une longue ovation a salué ce Faust très attendu.

La même production mais dirigée par Chloé Dufresne sera donnée à l’Opéra de Vichy le 26 mars 2023.
 
La date du 17 mars 2023 permettait de commémorer au jour près l’anniversaire des 60 ans de l’inauguration du Grand Théâtre de Limoges. Pour cette ouverture était donné le 17 mars 1963 Fortunio de Messager.

Didier Roumilhac
17 mars 2023

1 Note : 
Le concert « Gounod, Faust d’orchestre » diffusé sur le site de l’Opéra comprenait outre le ballet de Faust, La marche funèbre d’une marionnette et la Symphonie n° 2 en ré bémol majeur de Gounod ; l’orchestre de l’Opéra était dirigé par Nicolas André.