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Photo Dominique Jaussein

La Juive à l'opéra de Nice

En sortant de cette matinée du 17 mai 2015, il faut d’emblée se rendre à l’évidence : La Juive est un chef d’œuvre de bout en bout. « Grand opéra » de part son « esthétique » en cinq actes, sa thématique historique- qui situe l’action lors du Concile de Constance (1414)- son livret élaboré par l’incontournable Eugène Scribe pour la Grande Boutique- l’Opéra de Paris, alors rue Le Péletier-, La Juive, crée en 1835, nécessite cinq rôles principaux et appartient à ce patrimoine musical que nos aïeux ont longtemps cru éternel…

L’environnement politique et social des dernières années rend, hélas, l’actualité de l’opéra d’Halévy- qui mourut à Nice en 1862 - plus criante encore. L’amour impossible entre un chrétien- Léopold, un prince allemand- et une juive- Rachel- et le sacrifice de cette dernière, sur fond d’intolérance de l’Eglise et de fanatisme religieux (tant juif que chrétien d’ailleurs !) ouvrent au metteur en scène comme au spectateur du XXIème siècle des perspectives stimulantes d’interprétation.

A ce titre, la nouvelle production réunie sur la scène de l’Opéra de Nice comble largement nos attentes. L’allemande Gabriele Rech met particulièrement bien en évidence la nature complexe des personnages et leurs relations mutuelles. Les sentiments de doute, de remords, de culpabilité, de pardon, de haine irréconciliable entre communautés religieuses mais aussi d’amour (filial, conjugal et passionnel) trouvent ainsi chez la metteur en scène à s’exprimer à travers les multiples facettes des cinq personnages principaux : Eléazar, Rachel, le cardinal de Brogni, Léopold, la princesse Eudoxie auxquels Gabriele Rech n’oublie pas d’adjoindre la masse chorale, personnage à part entière prompt à acclamer ou à se laisser fanatiser et à participer au lynchage des minorités religieuses, comme c’est le cas à la fin des premier et troisième actes, dans des visions scéniques à l’impact très fort. Il convient, en outre, d’insister sur l’humilité d’un travail mettant parfaitement en valeur le texte de Scribe, dont un examen un peu approfondi révèle toute l’audacieuse modernité, sans jamais en dénaturer le contenu ni vouloir lui faire dire des choses qu’il ne dit pas…

La metteur en scène dispose avec Dieter Richter (décors) et Gabriele Heimann (costumes) de deux partenaires de choix : le dispositif scénique du premier, sans s’inscrire dans un historicisme monumental aujourd’hui impossible à retraduire, est saisissant : foule amassée sur un praticable surplombé par une magnifique rosace, pour l’acte I devant la cathédrale de Constance ; au deuxième acte, salle à manger et bibliothèque cossues chez Eléazar avec cette fois, au plafond, une immense étoile de David. Le palais impérial où demeure Eudoxie est habilement évoqué par de hauts rideaux et draperies du meilleur goût se mariant à merveille avec les magnifiques robes aux tons pastels des dames d’honneur de la princesse. L’acte IV, sensé se dérouler dans une prison, prend intelligemment pour cadre l’appartement d’Eléazar entièrement saccagé, alors que la dernière scène voit le chœur pertinemment disposé au-dessus des solistes, prêt à assister à l’exécution des juifs.

Les costumes, tous d’une grande beauté, inscrivent l’action au XXème siècle, dans les années quarante, mais sans pour autant orienter le message de la production vers un pays en particulier.

La Juive, un ouvrage impossible à chanter ?

Sur le plan musical, La Juive est surtout connue pour l’air Rachel, quand du Seigneur, écrit spécialement pour le ténor Adolphe Nourrit, premier interprète d’Éléazar. De fait, le rôle nécessite un interprète de premier plan, capable de vaillance comme d’élégance vocale. L’incarnation du personnage ne doit pas être en reste avec ce mélange de patriarche biblique et d’usurier juif (tel que Shakespeare en a donné un portrait saisissant avec le Shylock du Marchand de Venise). Remplaçant quasiment au pied levé, pour la première, Luca Lombardo souffrant, Neil Shicoff demeure encore aujourd’hui ce chanteur inclassable qu’il a toujours été après près de quarante ans d’une carrière internationale l’ayant conduit à participer à des représentations et à des enregistrements entrés dans la légende de l’art lyrique. Alors, malgré tous les défauts d’une voix qui n’a jamais été foncièrement « belle », malgré un français souvent pâteux et quelques coups de glotte douteux, le ténor américain nous délivre un portrait absolument passionnant d’Eléazar, saisissant le public dès son entrée en scène et ne le lâchant plus jusqu’à son fameux air du quatrième acte où il l’émeut aux larmes. Un moment d’anthologie qui fera date dans les annales de l’Opéra de Nice.

Mais La Juive n’est pas qu’un « opéra de ténor », loin s’en faut. Les quatre autres rôles sont également très sollicités par la partition d’Halévy. Commençons par Léopold, partie de ténor « contraltino » devant être doté d’une grande facilité d’émission dans le registre aigu voire suraigu, dont l’autrichien Thomas Paul vient à bout des difficultés vocales et qui dispose d’une couleur de voix suffisamment sombre pour lui laisser entrevoir un élargissement à terme de son répertoire actuel…

Crée par Nicolas-Prosper Levasseur, le rôle du cardinal de Brogni requiert des moyens vocaux hors-du commun, sollicitant une exceptionnelle puissance et le maintien de la couleur dans la partie grave du registre. Avec Roberto Scandiuzzi, habitué du rôle déjà chanté à La Fenice en 2005, on reste sur des cimes élevées et les nombreuses difficultés des deux airs, Si la rigueur… et Vous qui du Dieu vivant… parfaitement déjouées. De plus, la profondeur psychologique du personnage est fouillée et les duos du quatrième acte avec Eudoxie, pour laquelle- sans savoir qu’elle est sa fille- il ressent un sentiment diffus puis avec Eléazar, qui refuse de lui révéler le secret dont il est porteur, sont des « climax » d’émotion intense.

L’idéal pour distribuer Eudoxie est de disposer d’un soprano lyrique-léger puisque, même si le rôle est caractérisé par de nombreux passages de colorature, et donc d’agilité dans le registre aigu, le profil vocal présente aussi des moments de chant expressif pour lesquels il est bon de disposer d’une voix sonore dans sa partie centrale plutôt que seulement « légère »….surtout pour affronter Rachel, dans la scène de la prison ! Malgré des intentions louables et une touchante incarnation scénique, Hélène Le Corre ne dispose pas, à ce stade de sa carrière, et y compris dans le registre aigu souvent bien timide, du matériau vocal nécessaire pour embrasser toute l’étendue d’un rôle écrit pour une Julie Dorus-Gras, créatrice également du rôle de Marguerite de Navarre dans Les Huguenots…

Rachel, enfin, constitue l’un des portraits d’héroïne lyrique les plus complexes du répertoire. Cornélie Falcon, sa créatrice, en privilégiant la puissance dramatique, le caractère incisif du personnage et l’art d’un phrasé ample au seul artifice de la vocalise allait donner naissance à une physionomie vocale inédite à l’époque… qui deviendrait le « Falcon », un hybride entre soprano dramatique et mezzo-soprano dotée d’un registre aigu suffisamment étendu.

Déjà appréciée sur cette même scène, la saison dernière, en Adriana Lecouvreur, on pouvait sans doute nourrir une certaine perplexité, sur le programme, dans le choix de la jeune soprano roumaine Cristina Pasaroiu pour cette prise de rôle. Force est de constater pourtant que cette belle interprète a délivré une bouleversante incarnation du personnage de Rachel. Depuis son Adriana, la voix a encore pris de l’ampleur dans le médium et dans des aigus magnifiquement projetés. Malgré quelques graves un peu sourds, en particulier dans les concertati des finals des actes I et III, Cristina Pasaroiu impressionne par son endurance vocale (Rachel est quasiment toujours en scène pendant toute la durée de l’ouvrage !) et par la grande qualité de son matériau vocal. Une interprète que l’on aura décidément beaucoup de plaisir à retrouver à Nice !

Cette chronique ne serait pas complète sans que soit évoquée la magnifique prestation des chœurs et de l’orchestre philharmonique de Nice placés sous la direction de Frédéric Chaslin, qui trouvent dans la partition somptueuse d’Halévy une nouvelle occasion de prouver leur très grand talent.

L’orchestre de La Juive contribue, tout autant que la puissance des voix, à communiquer au public la profondeur émotionnelle des personnages. On sait qu’au moment de la création, l’orchestration avait été considérée par beaucoup de critiques comme novatrice (avec les nouveaux cors à pistons, les interventions de l’orgue et des enclumes !) et que Richard Wagner en disait le plus grand bien... Les parties d’instruments solistes introduisant certains airs s’associent ou viennent en contrepoint à d’autres, soulignant ainsi la réflexion ou l’humeur d’un personnage. En cela, le dialogue du ténor et du cor anglais dans l’air d’Éléazar demeure un moment inoubliable !

En 1836, année qui suivit la création de La Juive, un opéra de Giacomo Meyerbeer, lui aussi centré sur l’intolérance religieuse et le fanatisme, allait faire une entrée fracassante salle Le Peletier. Il s’agissait des Huguenots. En 2016, cet autre opéra mythique du patrimoine musical français sera donné à l’Opéra de Nice. On s’en délecte par avance et on en remercie chaleureusement Marc Adam qui, sur le départ, en aura été à l’initiative.

Hervé Casini
24 juin 2015