Les Chroniques
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Patrizia Ciofi et Nicola Alaimo - Photo Christian Dresse

FALSTAFF à l'OPERA de MARSEILLE

Pour la clôture de sa saison lyrique, l’Opéra de Marseille a accueilli la production de « Falstaff » que l’Opéra de Monte-Carlo avait affichée en mars 2010 dans la mise en scène de Jean-Louis Grinda. On se souvient de l’idée particulièrement originale que celui-ci avait imaginée pour traduire l’histoire de ce vieux et gros gentilhomme, immortalisé par Shakespeare, et dont Arrigo Boito avait finement croqué les traits dans un étincelant livret qu’il offrit à Giuseppe Verdi pour son ultime œuvre scénique. Le compositeur italien terminait ainsi sa longue carrière jalonnée de mélodrames parfois sanglants en un immense éclat de rire.

Un éblouissant clin d’œil à la fable animalière

Plutôt que le XVème siècle, avec ses costumes empesés, Jean-Louis Grinda, avec la complicité de son costumier Jorge Jara Guarda, situe l’action de cet ouvrage dans une basse-cour, transformant ainsi la comédie en fable avec un clin d’œil indéniable, d’une part, à « Chantecler » d’Edmond Rostand et, d’autre part, à Jean de La Fontaine. Au demeurant, ce dernier terminait ses fables par une « morale » et Boito fait de même avec, au final, une extraordinaire fugue mise en musique par Verdi : « Tout n’est que farce en ce monde et nous sommes tous dupes ».

Falstaff devient pour la circonstance un coq vaniteux entouré de ses valets Bardolfo et Pistola en chien et chat. Le docteur Caïus est sous les accoutrements d’un bouc (avec ses quatre sabots), les commères sont des volatiles, Ford et Fenton également des gallinacés qui s’opposent à Falstaff. Tous ces animaux vivent au milieu de livres qui se déplacent à vue (habile dispositif scénique de Rudy Sabounghi) et parfois ils les utilisent pour se cacher entre leurs pages. Au dernier tableau, un immense grimoire fermé s’ouvre en son milieu et les deux pages centrales se déploient alors en se découpant en plusieurs pans (ceux qui, dans leur tendre enfance, ont connu ces livres en relief comprendront évidemment de quoi il s’agit). Le décor du Parc de Windsor sous la lune prend ainsi des allures de monde merveilleux à la manière d’un film de Walt Disney.

Ce spectacle, plein d’humour et de couleurs, est un véritable enchantement, d’autant que Jean-Louis Grinda, fort de ses diverses incursions dans la comédie musicale, le traite avec un rythme digne de Broadway, n’hésitant pas à chorégraphier certains passages auxquels les interprètes s’adonnent avec plaisir pour le bonheur du spectateur.

En tête d’une distribution de rêve, l’exceptionnel Falstaff de Nicolas Alaimo

A Marseille, la distribution est quasiment renouvelée et ne restent de la production monégasque que l’excellent Bardolfo de Rodolphe Briand et la sobre Miss Page d’Annunziata Vestri. Les nouveaux venus constituent un ensemble très homogène (l’une des qualités premières de ce spectacle, évidemment indispensable dans un opéra qui sollicite en permanence les ensembles). Outre les bonnes prestations de Carl Ghazarossian en Docteur Caïus et de Patrick Bolleire en Pistola, Nadine Weissmann est une Mrs Quickly exubérante autant que truculente. Patricia Ciofi est une immense artiste qui confirme ici, une fois de plus, ses talents de comédienne. Nous avons, il y a peu, exprimé notre admiration pour ses Donna Anna dans « Don Giovanni » à Monaco et Ophélie dans « Hamlet » à l’Opéra d’Avignon. Le rôle de grand soprano verdien (à la manière de Nelli, Tebaldi ou Dessi, lesquelles se sont illustrées dans « Aïda », « Forza del destino » ou « Gioconda ») d’Alice Ford correspond-il très exactement à sa typologie vocale d’éminente belcantiste ? Le débat est ouvert mais le doute n’entache en aucun cas son interprétation. Sabine Devieilhe, idéale Nannetta, confirme ici tous les espoirs placés en elle après des Lakmé éblouissantes et une Adèle de « La Chauve-souris » qui, voici quelques mois à l’Opéra-Comique, brûlait les planches. Enea Scala est une excellente découverte et son Fenton, jamais mièvre, révèle une voix ardente qui devrait permettre au ténor sicilien de poursuivre une carrière d’ores et déjà prometteuse. Que dire de plus que nous n’ayons déjà écrit sur Jean-François Lapointe (notamment au regard de son récent et magnifique Hamlet d’Avignon). Il incarne un Ford de très haute volée. Quant à Nicola Alaimo, que toutes les scènes internationales se disputent, après son imposant Guillaume Tell au mois de janvier dernier à l’Opéra de Monte-Carlo, il campe un extraordinaire Falstaff débordant d’humour et de santé vocale avec une admirable ligne de chant. L’Orchestre de l’Opéra de Marseille est porté, en la circonstance, à son niveau d’excellence sous la baguette experte de Lawrence Foster. Gros succès du public pour une œuvre pourtant réputée « difficile » et une soirée à marquer d’une pierre blanche.

Christian Jarniat
4 juin 2015