Les Chroniques
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Photo Christian Dresse

VAISSEAU FANTOME OPERA DE MARSEILLE

En juillet 2013, les Chorégies d’Orange accueillaient (fait inhabituel pour une seule représentation), « Le Vaisseau fantôme » qui n’avait plus été donné au Théâtre Antique depuis 1987. Les rôles du Hollandais et de Senta étaient respectivement tenus par le baryton letton Egils Silins, et par la soprano danoise Ann Petersen. Sur le vaste plateau du Théâtre Antique les proportions du dispositif scénique signé Emmanuelle Favre s’avéraient parfaitement équilibrées dans la mesure où la carcasse du vaisseau, qui se transforme au fil des tableaux, n’occupait que partiellement l’espace. Ceci permettait, grâce aux éclairages de Jacques Rouveyrollis et aux projections vidéo de Marie-Jeanne Gauté, de découvrir au fil des actes des paysages maritimes et également les quais du port.

Des difficultés de la transposition scénique du plein air à la salle

Transposer ce même dispositif sur la scène de l’Opéra de Marseille change tout puisque le vaisseau en question accapare la plus grande partie du plateau, et sa présence par trop envahissante occulte la mer et le port, ce qui est particulièrement dommage dans une œuvre où ces éléments ont une importance capitale. Par ailleurs, une chose est de mettre en scène un ouvrage lyrique dans une vaste enceinte de plein air avec d’imposantes masses chorales. On y travaille à grands traits puisque le spectateur est éloigné de la scène (Charles Roubaud y avait parfaitement réussi avec une « Aïda » mémorable). Mais une toute autre chose est de reprendre, quasiment à l’identique, cette mise en scène dans un théâtre fermé. Nous devons ainsi constater que ce « Vaisseau fantôme » a perdu, en passant du plein air à la salle, beaucoup de son impact visuel. De surcroît, la direction d’acteurs nous est apparue comme une bonne mise en place mais qui reste au premier degré. Y manque tout ce que ce l’œuvre contient de romantisme, de mystère, d’onirisme, de surnaturel.

Par ailleurs, la scène finale est complètement ratée. On y voit Senta se coucher et mourir au pied du vaisseau. L’effet n’est même pas esthétique malgré la tentative désespérée de projeter sur elle les flots qui sont sensés l’engloutir mais force est de constater que cela ne fonctionne pas. Ce suicide à même le sol était traité de toute autre manière dans la production d’Harry Kupfer au Festival de Bayreuth voici plus de trente ans déjà (avec Simon Estes et Lisbeth Baslev dans les principaux rôles). Mais le propos était différent puisque l’action se déroulait,
pour l’essentiel, dans la maison de Daland, le Hollandais n’étant que le fruit de l’imagination schizophrénique de Senta qui, à la fin de l’opéra, se suicidait du haut d’une fenêtre pour venir s’écraser au bas de la rue.

Une magnifique brochette de chanteurs spécialistes de Wagner

La représentation vaut donc surtout par les chanteurs qui ont été réunis avec beaucoup de perspicacité par Maurice Xiberras, directeur de l’Opéra de Marseille, et qui fait pour la circonstance de la capitale phocéenne un « Bayreuth bis ». On retrouve le baryton-basse coréen Samuel Youn à l’affiche ces dernières années du temple wagnérien dans « Lohengrin » et précisément dans « Le Vaisseau fantôme ». Il est un Hollandais éblouissant d’aisance, maîtrisant la voix au timbre chaud sur toute la tessiture. Sa prestation manie intelligemment ardeur et élégance. Quant à Ricarda Merbeth, elle inflige un cinglant démenti à ceux qui prétendent qu’il n’existe plus, comme jadis, de véritables voix wagnériennes. La soprano allemande, tant par le volume que par l’insolence des aigus, impressionne dans ce rôle dont elle ne fait qu’une bouchée.

Le ténor Tomislav Mužek chante Erik avec un engagement évident et un style indéniable, tandis qu’on retrouve avec émotion Kurt Rydl, à l’immense carrière, qui, en dépit d’un vibrato parfois accusé, campe néanmoins un Daland sonore et attachant sur le plan du théâtre (il est vrai qu’il a exploré tant de fois ce personnage !). Marie-Ange Todorovitch, désormais familière du rôle de Mary (où nous la vîmes à l’Opéra de Paris), fait preuve de son talent bien connu de chanteuse-actrice. Le chœur masculin l’emporte largement sur la phalange féminine.

Lawrence Foster inspiré à la baguette

L’excellent Lawrence Foster dirige, avec autant de fougue que d’implication, l’Orchestre de l’Opéra de Marseille qui rend justice à l’admirable partition de Wagner, même si l’on ne peut passer sous silence, le soir de la dernière, certains accrocs - certes mineurs - de quelques vents et bois. Au rideau final, gros succès - mérité - de la part d’un public légitimement enthousiaste.

Christian Jarniat
26 avril 2015