Les Chroniques
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Le Barbier de Séville aux Chorégies d'Orange

Créée le 20 février 1816 au Teatro Argentina de Rome dans une atmosphère de véritable bataille rangée, l’histoire d’ « Il Barbiere di Siviglia » est, on le sait, celle d’un fiasco devenu rapidement un triomphe et, bientôt, l’ouvrage de Rossini le plus populaire et le plus donné à travers le monde.
Portée par une veine musicale constante, la partition est sous-tendue par la vivacité d’un texte, signé Cesare Sterbini-évidemment d’après Beaumarchais- et par des situations cocasses où l’esprit de kermesse populaire n’est jamais très loin, le tout pour le plus grand bonheur du spectateur.

Pour sa création in loco, Jean-Louis Grinda, nouveau directeur des Chorégies, a demandé à Adriano Sinivia de signer la mise en scène et la scénographie. La formation de ce dernier, homme de théâtre rompu à la Commedia dell’Arte, ancien membre de l’Ecole Nationale du Cirque Fratellini et, un temps, partenaire de scène du mime Marceau, transparaît à plus d’un titre dans une mise en scène qui fait le choix de la transposition dans un de ces studios bigarrés du Cinecittà de l’après-guerre où, comme dans un film de Federico Fellini, les soldats de la Rome antique côtoient des nonnes en cornette, mafiosi et autres peintres en bâtiment, au son parfois vrombissant (du moins avant le lever de rideau !) des vespas et de voitures dont on rêverait de voir sortir Sophia Loren. Rien de très nouveau, en fait, dans le monde de la mise en scène transposée, sauf peut-être que les dimensions du théâtre antique ne rendant pas évidentes l’action intimiste du Barbier (la production avait déjà été montée à l’Opéra de Monte-Carlo, a priori plus adapté…), le pari est tout de même globalement tenu, et ce d’autant plus que tout ce petit monde de figurants n’est pas là de façon totalement fortuite puisque un clap (que l’on réentendra souvent par la suite…) vient annoncer le début du tournage du film du… « Barbier de Séville » !
L’ensemble des détails, souvent hilarants, de cette production ne pourraient d’ailleurs être consignés dans un simple chronique et l’intérêt de la captation vidéo ( par France Télévisions) aura peut-être permis de mieux apprécier tout ce fourmillement de personnages, placés dans des situations burlesques qui n’auraient sans doute pas déplu à l’œil pétillant du compositeur.
La vidéo est judicieusement présente ici, du « générique » à la pluie finale, en passant par l’effondrement d’un mur, un incendie et un envol de corbeaux pendant l’air de la calomnie…
Des décors, quelque peu « passe-partout », demeure surtout la simplicité pratique qui permet de devenir tour à tour place de village, escalier ou intérieur de la demeure bourgeoise de Bartolo…

L’orchestre national de Lyon, en fosse pour cette production, est techniquement précis et attentif aux tempi énergiques insufflés par le maestro Giampaolo Bisanti, qui débutait aux Chorégies. Dès le solo - difficile - du cor anglais pendant l’ouverture, on sait que l’on entendra une magnifique lecture musicale et ce sentiment ne se démentira plus pendant les quelques 2h30 de musique pour culminer, en particulier, dans des ensembles (final de l’acte I avec chœur, quintette de l’acte II) aux crescendo puissants - comme souvent dans les opéras du « cygne de Pesaro » - et qui, ici, débordent d’énergie sans jamais mettre le plateau vocal en difficulté.
De la distribution réunie pour ces deux représentations, on doit d’abord dire qu’elle souffre du remplacement quasiment au pied levé du ténor américain Michaël Spyres, l’une des voix les plus intéressantes du moment, et qui devait assurer la partie du Comte Almaviva. Le tout jeune Ioan Hotea, lauréat du concours Operalia Placido Domingo en 2015, s’il dispose d’un matériau vocal certain et d’une voix très bien placée aux suraigus qui d’emblée sont présents, n’a pas encore (effet du trac ?) l’assurance indispensable à la vocalise rossinienne. En outre, les dimensions de l’espace scénique ne jouent guère en sa faveur, la voix restant, dans l’ensemble, petite et pas assez équilibrée par rapport à ses autres partenaires.
Florian Sempey, désormais vedette de plusieurs illustres scènes européennes, nous donne à entendre un Figaro virevoltant (arrivant aux commandes d’une vespa !), à la stature scénique imposante et sachant faire partager l’intelligence du texte. La voix, ici, passe parfaitement le mur d’Auguste ! Malheureusement parfois couvert par l’orchestre, le Bartolo du grand Bruno de Simone, l’un des derniers grands barytons bouffe italien, constitue également l’un des temps forts de ce « Barbier », entrant parfaitement dans le propos voulu par le metteur en scène et parvenant donc à nous émouvoir.
Si l’on se situe un cran au-dessous avec le Basilio d’Alexeï Tikhomirov, ce n’est pas par déficit de carrure ni de volume vocal mais davantage par manque d’aigus glorieux, particulièrement attendus dans l’air de la Calomnie…
La distribution féminine est également de très haut niveau avec la virevoltante Berta d’Annunziata Vestri et, bien évidemment, la pétulante Olga Peretyatko en Rosine. Acclamée par un public qui, désormais, la suit dans ses divers emplois, la chanteuse russe chante donc la version « soprano » de la partition ce qui, on le sait, est devenu aujourd’hui de plus en plus rare, tant la version « mezzo-soprano » s’est imposée du point de vue musicologique. Peu importe d’ailleurs, tant les couleurs vocales déployées par l’artiste, à la fois dans le grave et l’aigu, et sa parfaite maîtrise de la technique du chant rossinien font de son interprétation l’un des grands moments de ces Chorégies 2018.



Hervé Casini
1er Août 2018