Les Chroniques
Suivez-nous :
RETOUR

Nicola Alaimo, Jessica Nuccio et Cécile Galois - Photo Christian Dresse

Rigoletto à l’Opéra de Marseille

Nous avions assisté, au cours de l’été 2017, à la production de ce « Rigoletto » qui avait été représenté aux Chorégies d’Orange. A l’époque, la scénographie d’Emmanuelle Favre, comme la mise en scène de Charles Roubaud, nous avaient quelque peu laissé sur notre faim. Tout nous avait paru certes d’un « décoratif bienséant », mais sans véritablement susciter l’émotion que l’on attend du drame de Victor Hugo mis en musique par Giuseppe Verdi. Il faut dire aussi que la direction de Miko Franck manquait d’énergie autant que de lyrisme (à la deuxième représentation Alain Guingal, qui avait repris la baguette, était autrement plus convaincant), que Leo Nucci nous avait semblé bien fatigué ce soir-là avec des sons blanchis et que Celso Albelo, pourtant si enthousiasmant dans ses « Puritains » de Monte-Carlo, n’avait pas grand-chose à partager avec la désinvolture impertinente du Duc de Mantoue.

A l’Opéra de Marseille cette même production se présente sous un jour bien différent car, assez paradoxalement, l’immense marotte du bouffon qui occupe ici l’entier espace de cour à jardin, crée un tout autre univers avec sa structure monumentale étouffante. Par ailleurs, le fait que tout soit davantage resserré sur un plateau de théâtre fermé plonge le spectateur plus intimement dans l’action et, de ce fait, la mise en scène de Charles Roubaud devient beaucoup plus pertinente sur le plan psychologique. On en perçoit mieux les détails et on s’intéresse davantage aux liens entre les personnages.

Il est vrai que la distribution contribue très sérieusement au plaisir des spectateurs avec les prises de rôles absolument exceptionnelles de deux chanteurs siciliens, à commencer par le baryton Nicola Alaimo qui incarne un Rigoletto particulièrement convaincant sur le plan dramatique. Délaissant avec pertinence le côté histrionique vers lequel ont tendance à glisser à peu près tous les interprètes du rôle, il s’attache à créer un personnage d’autant plus émouvant que le metteur en scène a pris le parti de ne point recourir aux artifices que sont la bosse ainsi que la démarche claudicante, sachant que, dans quasiment toutes les productions, le bouffon est à la fois bossu, boiteux et âgé. Nul besoin d’utiliser ici ces « artifices physiques » puisque l’infirmité du personnage relève davantage de son psychisme. Rigoletto est en effet pieds et poings liés asservi à son maître, le Duc de Mantoue, auquel il doit une dévotion aveugle. Il en est le jouet conditionné pour distraire les courtisans. C’est ce gouffre insondable qui sépare la vie qu’il mène dans les salons factices du palais rutilant de celle de l’humble demeure dans laquelle il protège de tous ses soins jaloux sa fille innocente et pure, qui exacerbe une dualité comportementale profonde sur laquelle repose tout le poids de cette vertigineuse tragédie. Ce postulat théâtral étant ainsi posé, Nicola Alaimo met à son service une voix qui traduit toutes les facettes complexes de ce malheureux héros. Pour ce faire il utilise tous les contrastes du somptueux matériel vocal dont il est doté. Il use également de raffinements peu coutumiers pour faire valoir ces clairs obscurs, ces confidences chuchotées, ces larmes de regrets ,cette chaleur de l’amour paternel, cette haine farouche avec des murmures qui s’enflent pour ensuite tonner et ce avec une palette infinie de couleurs qui permet d’autant plus de s’attacher, à chaque mesure et à chaque phrase, à ce colosse aux pieds d’argile.


A ses côtés triomphe également Enea Scala devenu, au fil des saisons, l’enfant chéri du public marseillais. Dans la cité phocéenne il a été, cette saison, tour à tour, Roderigo dans « La Donna del lago », Alfredo Germont dans « La Traviata » et bien sûr le Duc de Mantoue dans ce « Rigoletto ». Faisant preuve d’un indéniable abattage, son personnage est à la fois ardent, juvénile, hâbleur et séduisant et la voix accrocheuse et chaudement colorée suit avec une aisance confondante dans les attaques comme dans les aigus. A condition de savoir se ménager et de ne pas aborder trop prématurément des emplois trop lourds pour lui (grande tentation des ténors dans cette démarche !) Enea Scala est promis certainement à une remarquable carrière. Aux côtés de ces deux électrisants interprètes Jessica Nuccio dessine une Gilda qui a toute la fraîcheur requise, sachant conduire son chant avec une belle technique (joli mezza voce). Son timbre parfois légèrement acidulé permet néanmoins de laisser s’épanouir un haut registre aisé. Remarquable est le duo composé par Alexey Tikhomirov en Sparafucile et Annunziata Vestri (cette dernière déjà appréciée dans le « Falstaff » monégasque) en Maddalena.

Un spectacle se juge aussi par la perfection des seconds rôles et c’est le cas ici car ils sont distribués de manière luxueuse par Maurice Xiberras avec l’impeccable Cécile Galois dans Giovanna, la superbe Laurence Janot en Comtesse Ceprano, le sonore Christophe Berry en Borsa, le bien chantant Anas Séguin en Marullo, l’impressionnant Julien Véronèse en Monterone, l’adorable Caroline Géa en page, et les deux « piliers marseillais » que sont Jean-Marie Delpas en Comte Ceprano et Arnaud Delmotte dans l’officier. On applaudira aussi Katia Duflot pour ses magnifiques costumes, Marc Delamézière pour ses suggestives lumières, et tout particulièrement Virgile Koering qui, grâce à ses vidéos, permet instantanément de changer complètement de lieu. Fascinant est, de ce point de vue, le fait de passer, d’une seconde à l’autre, de la brillante salle de réception du Duc de Mantoue avec une ambiance de fête proche d’un spectacle de cirque (la marotte éclairée en clown) à une villa du type de celle que l’on peut admirer entre Vérone et Venise avec murs gris et feuillage vert en 3D frissonnant au gré du vent. Belle performance technique !

D’une baguette ferme le chef Roberto Rizzi-Brignoli prend un soin scrupuleux à conduire avec efficacité les chanteurs à bon port et le chœur, bien préparé par Emmanuel Trenque, se révèle comme toujours remarquable en ces lieux.

Christian Jarniat
9 Juin 2019