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Maria Agresta et Gregory Kunde - Photo Alain Hanel

Otello à l’Opéra de Monte-Carlo

Onze années que l’Opéra de Monte-Carlo n’avait pas affiché « Otello » (Palombi/Frittoli/Murzaeev) que d’aucuns considèrent, à juste titre, comme le chef d’œuvre dramatique de Giuseppe Verdi créé en 1887 à la Scala de Milan six ans avant que ne se conclue, en 1893, la carrière du grand maître italien en un énorme éclat de rire avec le prodigieux « Falstaff ».

L’ultime étape de la saison monégasque 2018/2019 a été entourée de très grands soins, à commencer par une scénographie signée Bruno de Lavenère qui se matérialise en un décor unique : la cour intérieure d’une austère place forte construite sur trois étages d’arcades et de colonnades dont les deux niveaux inférieurs sont reliés par un escalier de fer forgé en colimaçon. Suivant en cela le processus du théâtre classique et de l’unité de lieu, tout l’opéra va se dérouler dans ces murs froids en un oppressant huis clos, traduisant ainsi à la fois l’enfermement psychologique des personnages mais aussi la stricte intimité de l’action ou s’exacerbent soupçons, complots et jalousie. Si cette scénographie peut apparaître très classique au regard de ce qui nous est proposé aujourd’hui sur nombre de scènes lyriques, elle n’en demeure pas moins originale et surtout cinématographique grâce à nombre de projections (on pense notamment à la séquence de l’orage du premier acte particulièrement spectaculaire). La mise en scène d’Allex Aguilera, parfaitement en osmose avec le texte de Shakespeare revisité par Boito et la musique de Verdi, s’accorde non seulement avec ce décor mais aussi avec les lumières de Laurent Castaingt et les vidéos créées par Etienne Guiot et Arnaud Pottier.

Autre sujet de satisfaction, et non des moindres, celui de la distribution. Le rôle du maure de Venise est particulièrement délicat car nombre de conditions doivent être remplies lorsqu’on aborde pareil emploi, à commencer par un physique crédible, un charisme évident, mais aussi une maîtrise parfaite du sens de l’interprétation tragique. La voix du protagoniste doit être non seulement capable d’une puissance peu commune, mais également dotée d’un sens accompli du phrasé avec pour la tessiture un ambitus très large qui s’appuie sur des graves barytonnants et sur des aigus éclatants. Le ténor américain Gregory Kunde possède tout cela et il est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands spécialistes d’Otello (comme d’ailleurs de Samson dans « Samson et Dalila » de Saint-Saëns et de Vasco de Gama dans « L’Africaine » de Meyerbeer). Son cursus , rappelons-le, a commencé avec les ténors belcantistes notamment le répertoire de Rossini, et les mélomanes de la région se souviennent naturellement de son Tonio de « La Fille du régiment » de Donizetti à l’Opéra de Nice aux côtés d’Edita Gruberova en 1996. Depuis lors, la voix s’est considérablement élargie, lui permettant d’aborder les rôles dramatiques tels que Radamès de « Aïda » ou Calaf de « Turandot ». A 65 ans il est encore à l’apogée de sa carrière et offre à l’auditeur des moyens qui paraissent sans limite et un Otello véritablement transcendant. Au demeurant, Gregory Kunde a accompli l’exploit d’aller assurer, pendant les répétitions à Monte-Carlo, et au pied levé, une représentation de cet « Otello » à l’Opéra de Paris pour remplacer Aleksandrs Antonenko souffrant.

Le public avait apprécié, en avril 2017, l’interprétation déliée de la Leonora du « Trovatore » de Maria Agresta que nous avions, pour notre part, découverte à ses débuts lorsqu’elle interprétait Odabella de « Attila » au Teatro Laura Rossi de Macerata en 2010. Cette belle chanteuse a effectué en dix années, dans les plus prestigieux théâtres, un parcours notable qui lui a permis d’approfondir non seulement le répertoire belcantiste, mais aussi celui des grandes œuvres de Verdi comme les opéras de l’époque vériste. Sa Desdemona est chantée avec un art accompli, une ligne de chant châtiée, un timbre lumineux et des mezza-vocce ethérées . Quant à Georges Petean, il se révèle un Iago excellent, ne forçant jamais le trait et servant la musique de Verdi avec un sens précis de la déclamation lyrique et ce, avec une voix à la fois claire et percutante. Ce trio est parfaitement complété par Ioan Hotea en Cassio, Reinaldo Macias en Roderigo, Cristina Damian en Emilia, In-Sung Sim en Lodovico et Jean-Marie Delpas en Montano. Une fois de plus le chœur de l’Opéra de Monte-Carlo (sous la direction de Stefano Visconti) s’est montré en tous points remarquable, notamment dans le grand concertato de l’acte 3. A la baguette Daniele Callegari fait preuve d’une grande énergie, laquelle sert pertinemment les scènes où l’orchestration exige éclat et largeur de la pâte sonore. Toutefois, l’écriture complexe d’« Otello » n’a plus rien à voir avec celle des œuvres de jeunesse de Verdi et mérite beaucoup plus de subtilité, notamment dans les nombreux récitatifs-parlando et - si l’on peut donc apporter un léger bémol - cela n’a pas toujours été traduit avec l’exact raffinement orchestral que l’on pouvait attendre. Reste néanmoins une exceptionnelle représentation, ne serait-ce que par sa distribution, laquelle demeurera sans doute dans les annales de l’Opéra de Monte-Carlo.

Christian Jarniat
27 avril 2019