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Photo B. Abadie

Don Giovanni aux chorégies d'Orange

Chorégies d’Orange 2019 : Un Don Giovanni entre Tradition et Modernité.
En 1996, lors de son entrée au répertoire des Chorégies d’Orange, c’était Ruggero Raimondi, l’inoubliable interprète du film-opéra de Joseph Losey, qui incarnait le « Grand Seigneur méchant homme ».
On a le souvenir d’un spectacle classique qui, comme souvent en ces temps-là, ne nous faisait dresser de notre gradin que par la qualité d’interprètes souvent hors-du-commun.

Si la distribution réunie pour cette « deuxième » parait moins excitante, du moins sur le programme (surtout après l’annulation de Nadine Sierra qui constituait, pour beaucoup d’aficionados dont nous ne sommes pas, le climax de la soirée dans sa rencontre attendue avec le séducteur d’Erwin Schrott), elle nous a donné à entendre un plateau parfaitement homogène qui entre totalement dans le propos du metteur en scène.

Dans sa note d’intention, l’italien Davide Livermore- l’un des metteurs en scène les plus intéressants de ces dernières années- positionne le dramma giocoso de Mozart-Da Ponte dans l’affrontement entre l’Ancien Régime et la Révolution, autre déclinaison de la lutte entre Tradition et Modernité. Option sans doute déjà traitée ailleurs, dans nos saisons lyriques habituelles, mais certainement pas devant le mur d’Auguste où, pour la première fois depuis bien longtemps, sans doute dérangé par le crissement des pneus du taxi jaune conduit par Leporello, à moins que ce ne soit par ce Commandeur plus proche d’un parrain de la mafia new-yorkaise ou, encore, par une Donna Anna plus allumeuse que jamais, une partie du public se paie le luxe de huer la mise en scène !

De fait, tout au long du spectacle, Davide Livermore, tout en gardant à l’esprit que le lieu même du théâtre antique ne permet guère de propos scénographique trop approfondi, revient régulièrement sur une interrogation figurant dans le texte de Da Ponte qui la met dans la bouche de Leporello : « Maître… Qui est mort ? Vous ou le vieil homme… ? » Si chaque époque, comme le rappelle le metteur en scène, vit effectivement cette dualité sous divers modes, la nôtre semble voir souvent la victoire de la tradition la plus réactionnaire. Il n’empêche : ce qui sera montré sur scène, c’est le caractère éternel du mythe qui, en traversant les âges, confère au combat entre le Commandeur et Don Giovanni une issue incertaine…
Afin de donner aux beaux mots de Tradition et de Modernité toute leur valeur, la nouvelle production des Chorégies fait à la fois la part belle au mapping video - permettant ainsi, parmi flammes, nuages, ciel d’orage ou mur d’Auguste subitement vermoulu et accusant les affres de l’amour, de projeter une animation d’Erwin Schrott se rendant en ascenseur dans les appartements de Donna Anna pour la lutiner- et aux magnifiques costumes de Rudy Sabounghi qui vont des robes à panier pour Anna et Elvira, et du port de la fraise pour Ottavio, à la chemise noire cintrée et près du corps pour notre séducteur.

On connaissait déjà le Don Giovanni d’Erwin Schrott pour l’avoir entendu à Monte-Carlo. Le baryton-basse uruguayen demeure une bête de scène et, comme à son habitude, sait investir totalement les lieux, n’hésitant d’ailleurs pas à s’adresser, le sourire charmeur et carnassier, aux spectatrices des premiers rangs… Vocalement, il nous a semblé avoir approfondi sa conception du rôle, l’orientant davantage vers son côté obscur voire pathétique et, grâce à un instrument souple et très bien projeté, privilégie l’interprétation au seul beau son.
A ses côtés, le valet du roumain Adrian Sâmpetrean, qui chante ailleurs le maître, a belle allure et est véritablement le double qui convient. La voix est d’un très beau matériau et permet, en particulier dans l’air du Catalogue, de distiller de magnifiques couleurs et un art du diminuendo qui force le respect.
On sort conquis par la performance de Stanislas de Barbeyrac, totalement à son aise dans ce type de répertoire où son art des nuances fait merveille. La voix, en outre, nous a semblé s’être corsée dans le médium, ce qui donne une virilité bienvenue au personnage d’Ottavio, souvent un peu falot.
Le Masetto d’Igor Bakan, parfait de style, et l’impressionnant commandeur d’Alexei Tikhomirov, tant vocalement que scéniquement, n’appellent aucun reproche.

Côté femmes, on trouve dans l’Elvira de Karine Deshayes une interprète à la fois émouvante, déterminée et sachant faire preuve d’un aplomb se manifestant superbement du point de vue vocal : c’est la vaillance de l’aigu, tout simplement électrisant, qui nous a le plus enthousiasmé dans ses airs et, bien évidemment, dans son « Mi tradi ».
Si la Zerlina d’Annalisa Stroppa est charmeuse à souhait, c’est la Donna Anna de Mariangela Sicilia qui a constitué pour nous la très heureuse surprise de la soirée. Au-delà du remplacement au quasi-pied levé qu’a du effectuer la jeune chanteuse italienne et qui, en soi, constitue déjà une performance, c’est la conjonction d’une réelle beauté en scène et d’une voix-enfin ample, dans ce rôle qui réclame des moyens de grand soprano lyrique, qu’il est important de saluer ici ! Formons des vœux pour réentendre très vite sur nos scènes du Sud cette artiste à suivre absolument.

La réussite d’un Don Giovanni ne peut être complète sans une direction mettant en évidence la fluidité, la cohérence de l’ensemble et donc à la fois le « drama » (le volet dramatique) et le giocoso (le volet joyeux) : c’est ce que parvient à faire Frédéric Chaslin qui, pour ses débuts in loco, dirige un orchestre de l’Opéra de Lyon en grande forme. Même si leurs interventions sont ici moindres que pour le magnifique « Guillaume Tell » donné en juillet, les Chœurs des Opéras de Monte-Carlo et Avignon, parfaitement préparés par Stefano Visconti, permettent de parachever une fort belle clôture pour ces Chorégies du 150ème anniversaire.

Hervé Casini.

2 aout 2019