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Ensemble Acte I / Photo Dominique Jaussein 

Andrea Chénier à l’Opéra de Nice

Voilà déjà un certain temps que l’on espérait entendre, sur la scène de l’Opéra de Nice, de grandes voix portées par un ouvrage vériste exaltant. C’est donc chose faite, pour l’ouverture de cette saison, avec Andrea Chénier, le drame flamboyant d’Umberto Giordano dans une nouvelle coproduction avec l’Opéra de Tours. Et, de ce fait, il convient d’entrée de louer une superbe distribution formée notamment par un trio dont le trait commun est la vaillance. Le rôle d’André Chénier (en italien Andrea Chénier) a été marqué par de célèbres ténors comme Mario Del Monaco, Franco Corelli, Placido Domingo, José Carreras et, plus près de nous, Jonas Kaufmann. Le dernier à s’être produit dans cet emploi sur la scène niçoise était, en juin 2000, Fabio Armiliato dont nous gardons un excellent souvenir. 

Pour incarner le célèbre poète broyé par la révolution il faut maintes qualités et parmi celles-ci une endurance à toute épreuve. De ce point de vue, le ténor romain Luciano Ganci accomplit, tout au long de l’ouvrage, un parcours sans la moindre faute. Parmi les ingrédients dont il fait bénéficier sa prestation, on évoquera tout d’abord sa franche élocution doublée d’une véhémence et d’une projection qui suscitent l’admiration. Outre une voix qui donne l’impression de n’être jamais forcée, il y a ce timbre chaleureux, ce médium large et viril et cet aigu qui se situe naturellement dans le prolongement d’une tessiture de grande homogénéité. Nous avons irrésistiblement pensé, parmi les artistes cités plus haut, à Mario Del Monaco dont Luciano Ganci rappelle au plus près la typologie vocale.
A ses côtés la soprano roumaine Cellia Costea est aussi un sujet de satisfaction. Nous l’avions déjà appréciée à Nice dans Madama Butterfly, mais il nous semble que son adéquation interprétative est plus proche d’une Madeleine de Coigny, figure énergique et désespérée subitement confrontée à un monde hostile (habituellement confiée à une  soprano dramatique d’envergure), que de la fragile Cio-Cio-San voulue par Puccini comme l’adolescente d’une estampe japonaise meurtrie par une douleur pudique. Les envolées lyriques des duos de l’acte II et de l’acte IV avec André Chénier donnent toute la mesure de sa puissance et son air « La mamma morta » s’imprègne du pathos requis, même si on eût aimé, dans ce passage, un raffinement plus subtil sur des diminuendos en mezza voce.
Enfin, le baryton mexicain Carlos Almaguer campe un Gérard impressionnant dont la voix véritablement tonitruante convient, en l’occurrence, à cet homme assoiffé de haine à l’égard des aristocrates et tourmenté par la passion. Comme on l’écrivait plus haut, ce trio donne toute sa force, sa ferveur  et son émotion au drame historique de Giordano.

Et, pour autant, la réussite de cette spectaculaire et bouillonnante fresque tient également au choix judicieux des seconds rôles avec, tout d’abord, la sonore Comtesse d’Emanuela Pascu, en outre touchante dans le rôle de la vieille Madelon. Une mention aussi pour l’efficace Roucher de l’élégant Frédéric Cornille doté d’une voix souple et chaudement colorée de baryton. Luca Lombardo, applaudi in loco il y a peu pour sa superbe prestation dans un concert lyrique, incarne un Incroyable de luxe et Kamelia Kader, une sensible Bersi. Pour sa part Richard Rittelmann dessine, avec autant de fantaisie que d’assurance, un Fléville obséquieux, puis un intransigeant Fouquier Tinville tandis que Frédéric Diquero est un abbé qu’on remarque en quelques phrases. Enfin, Serban Vasile impose un impétueux Matthieu en quelques répliques bien timbrées et sa voix chaleureuse nous font regretter de ne pas l’entendre plus longtemps. 

Mais l’intérêt d’une telle distribution, dont l’homogénéité n’est pas le moindre mérite, ne doit pas nous faire oublier les autres qualités de cette production et il faut, en ces lieux, sans doute remonter à l’exceptionnel Eugène Onéguine de février 2017 pour éprouver autant de bonheur dans une réussite d’ensemble. Les décors du scénographe argentin Nicolás Boni sont plastiquement harmonieux et parfaitement contrastés. Au premier acte, un immense cadre offrant un paysage pastel s’accorde parfaitement avec la suave pastourelle adroitement chorégraphiée par Elodie Vella. L’incendie du château par les révolutionnaires est spectaculaire et laisse place ensuite à trois tableaux qui dépeignent avec exactitude les affres de la révolution. C’est dans ces cadres parfaitement évocateurs, et avec de magnifiques costumes signés Luca Dall’Alpi, que s’inscrit la mise en scène extrêmement vivante et rythmée de Pier Francesco Maestrini, d’une grande intelligence sur le plan de la direction d’acteurs et qui ne laisse aucun détail au hasard, tout en maîtrisant à la perfection aussi bien les nombreux petits instants du premier acte avec sa multitude de personnages pittoresques que le maniement des foules dans les actes suivants.

Il faut aussi tresser des louanges aux choristes de l’Opéra de Nice, bien préparés par leur chef Giulio Magnanini, qui donnent le meilleur d’eux-mêmes, tant sur le plan du jeu et de leur implication que sur celui de la voix. Enfin, l’Orchestre Philharmonique de Nice, sous la direction de György G. Räth, sait traduire cette alternance de raffinement, de violence et d’exaltation qui fait de la partition d’Umberto Giordano l’une des plus passionnantes du répertoire lyrique italien.

Peut-on néanmoins exprimer, après tant de points positifs, un regret ? Celui de voir, au cours des représentations successives, des salles bien loin d’être remplies. Une sorte d’incompréhension s’empare de l’amateur d’art lyrique concernant la désaffection du public à l’égard d’une œuvre pourtant partie intégrante du répertoire courant et qui devrait donc incontestablement provoquer un intérêt certain. Il faut impérativement rechercher les raisons de cette défection et, bien évidemment, y remédier. 

Christian Jarniat
24 novembre 2019