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Cellia Costea-Luciano Ganci / Photo Dominique Jaussein

Andrea Chenier à l’Opéra de Nice

Opéra de Nice –Ouverture de la saison 2019-2020 : un enthousiasmant Andrea Chenier ! On a peine à imaginer aujourd’hui -photos à l’appui- la foule immense qui accompagna, à Milan, ville de sa jeunesse pas toujours aisée puis de ses triomphes scaligères, le catafalque d’Umberto Giordano, le 14 novembre 1948. La Chambre et le Parlement italien, eux-mêmes, observèrent le deuil ! 

Comme la plupart de ses compagnons Mascagni, Leoncavallo ou Cilea, compositeurs catalogués, un peu trop rapidement, de « véristes », Umberto Giordano (1867-1948) est considéré, avec Andrea Chénier, comme le musicien d’un seul opéra, alors qu’il en composa douze, dont certains tels Fedora ou Siberia recèlent des moments irrésistibles… qui n’échappèrent pas à un Gustav Mahler imposant, sous sa propre baguette, ce premier titre à Vienne, en 1900, après avoir dirigé Andrea Chénier à Hambourg, en 1897.
Disons le d’emblée, nous nous rendions avec une certaine fébrilité à cette dernière de l’ouvrage, donné en ouverture de saison dans l’écrin magnifique -et si adapté à ce type de répertoire- de l’Opéra de Nice. Pourquoi cela ? 

En premier lieu, parce que ce théâtre vit défiler dans Andrea Chénier d’illustres distributions parmi lesquelles, pour ne citer que les dernières en date, on compte tout de même le couple José Carreras-Montserrat Caballé, en 1981, puis, en 2000, celui formé par Fabio Armiliato et Daniela Dessì qui, l’anecdote est émouvante, se rencontrèrent à cette occasion (suite au forfait du ténor Neil Shicoff) et s’apprécièrent à tel point… qu’ils décidèrent de former également un couple à la ville, jusqu’à la disparition brutale de la grande soprano, en 2016. 

Ensuite, parce que dans le panthéon des rôles de ténor spinto, le rôle d’Andrea Chénier est l’un des plus enthousiasmants et des plus « payants » pour l’interprète et que l’amateur d’art lyrique est toujours curieux de savoir ce que va « donner » tel ou tel divo dans ce type d’emploi ! Curiosité très vite satisfaite.
Dès les premières paroles émises par notre poète, invité dans le salon de la Comtesse de Coigny, on sait que le choix fait par l’Opéra de Nice va être le bon et qu’en ce qui nous concerne du moins, nous allons enfin découvrir une authentique voix de ténor spinto, totalement adaptée à la tessiture exigeante du rôle : celle du jeune romain Luciano Ganci qui, pour l’occasion, fait ses débuts dans la salle de la rue Saint-François-de-Paule et dans le costume du si romantique poète français !
De fait, de son « Improvviso » à la spontanéité fiévreuse jusqu’au duo final avec Maddalena- véritable fusion d’Amour et de Mort-, l’organe de Luciano Ganci donne beaucoup de plaisir à l’écoute : pleine et homogène sur tout l’ambitus, cette voix saine à l’aigu brillant dispose de très belles couleurs lui permettant une infinité de nuances. Lorsque Chénier chante, au premier acte, la beauté du monde sous les immensités du ciel et du firmament puis évoque, au deuxième, sa croyance en la puissance du destin (« Credo a una possanza arcana »). Il faut également pour faire un grand Chénier une endurance à toute épreuve car, après l’ héroïque « Si, fui soldato » (« Oui, j’ai été soldat… »), lors de la scène du tribunal révolutionnaire à l’acte III, l’interprète doit chanter son lamento « Come un bel dì di maggio » (composé quatre ans avant celui de Puccini pour Tosca !) avec la rigueur poétique d’un lied, en s’empêchant tout recours à un pathos sanglotant et outrancier : là encore, l’interprétation du ténor répond à nos attentes, s’attachant aux moindres inflexions des paroles de Luigi Illica, librettiste idéal en cette fin de XIXème siècle.

La Maddalena de la soprano roumaine Cellia Costea, tout en évoluant sous des latitudes moins élevées que son chevalier-poète, est de belle facture. Saisissant parfaitement l’évolution psychologique du personnage, l’interprète apparaît tout d’abord mélancolique et incertaine (« Il giorno intorno già s’inserra lentamente !/ « Alentour, le jour décline lentement ») puis désespérée et suppliante, avant de s’élever vers une dimension sacrificielle. Cellia Costea sait ainsi se garder de tout excès « vériste », tant dans son air bouleversant « La mama morta », chanté sans effet, que dans les notes les plus exposées de ses deux duos (l’attaque pianissimo sur le la bémol aigu et glissant d’« Ora soave, sublime ora d’amore ! » à l’acte II est parfaitement négociée tout comme la partie, particulièrement redoutable, du duo final à partir de « la nostra morte è il trionfo dell’amor ! »).

Si le Carlo Gerard de Carlos Almaguer ne s’embarrasse guère, pour sa part, de profondeur psychologique – pour un rôle qui le nécessite pourtant !-, le chant du baryton mexicain, souvent d’une seule pièce, s’inscrit dans une esthétique vériste qui, dès ses imprécations haineuses face à la maison dorée dont il est le serviteur, fait son « effet » (« T’odio, casa dorata ! » « E l’ora della morte ! »). On aurait, cependant, apprécié un « Nemico della Patria ?! » (« Ennemi de la Patrie ?! ») s’élevant à davantage de poésie et d’urgence dramatique pour mieux ressentir combien Giordano/Illica font de ce personnage une sorte de frère inversé de Chénier, tout en sensibilité…

Réussir une production d’Andrea Chénier nécessite également une multitude de « petits » personnages qui ne se contentent pas de jouer les commodités mais ancrent l’ouvrage dans un contexte historique bien déterminé.
C’est là encore que ce spectacle se distingue car de la Comtesse de Coigny d’Emanuela Pascu qui est également, au troisième acte, une émouvante Madelon à l’air parfaitement maîtrisé (« Son la vecchia Madelon ») jusqu’à l’Incroyable -de luxe !- de Luca Lombardo, en passant par le Roucher de Frédéric Cornille, la Bersi de Kamelia Kader ou encore le Matthieu de Serban Vasile (qui a tout de même récemment chanté Macbeth à Ravenne sous la direction de Riccardo Muti !), tout le plateau est d’une parfaitement homogénéité.

Reprenant une mise en scène déjà créée à Tours, Pier Francesco Maestrini et son assistante Daniela Zedda signent là une production intelligente qui, tout en respectant le cadre, n’est jamais statique et sait faire se mouvoir les personnages sur la scène ! La scénographie de Nicolás Boni donne à voir, à partir d’un plan incliné symbole de l’instabilité de la période, tant l’intérieur roccoco et raffiné d’un château sous l’Ancien Régime, illustré par des toiles à la Watteau, que l’atmosphère passionnelle de la Terreur -annoncée par la projection du tableau de David « La mort de Marat »- avec ses foules bigarrées et son tribunal révolutionnaire.

Si la partition de Giordano, comme celles de quelques autres de ses contemporains « véristes », intéressa à ce point un musicien tel que Gustav Mahler, c’est sans doute parce qu’elle offre des contrastes et des altérations régulières qui peuvent faire passer l’auditeur d’un flux mélodique enivrant à un rythme de danse voire de fanfare, du lyrisme le plus passionné à des dissonances harmoniques.
On peut regretter que le directeur musical de l’orchestre philharmonique de Nice, György G. Ráth, aux commandes pour cette production, n’ait pas davantage su montrer la force lyrique et l’importance des nuances d’une partition si dense et si passionnante. Heureusement, l’excellence de la phalange niçoise nous réserve un magnifique tapis sonore que l’on a plaisir à savourer sans modération !

Une bien belle soirée que l’on aurait sans doute davantage pu goûter devant une salle pleine et moins avare en applaudissements, au rideau final en particulier…
La nouvelle direction de l’Opéra de Nice aura sans doute là un véritable questionnement à résoudre…

Hervé Casini 

28 novembre 2019.