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Paolo Szot et Patricia Racette / Photo Alain Hanel

​Street Scene à l’Opéra de Monte-Carlo

Événement à l’Opéra de Monte-Carlo qui a affiché, les 21, 23 et 25 février, Street Scene de Kurt Weill.

Créé en 1947 à l’Adelphi Theatre de New York, ce que Weill considérait comme son chef d’œuvre - le qualifiant d’« opéra américain » - parvient à réaliser une véritable fusion de la musique et du drame, mêlant avec beaucoup de bonheur l’opéra européen (inspiré, entre autres, de Puccini que Weill admirait), mais aussi la comédie musicale, le théâtre et le jazz. Comme dans Porgy and Bess de Gershwin, il s’agit de décrire la vie grouillante d’une communauté et, plus précisément en l’occurrence, de celle d’un immeuble new-yorkais où plusieurs familles (notamment d’immigrés) cohabitent et où vont s’inscrire une histoire d’amour impossible et une histoire de mort violente. Dix années plus tard, en 1957, Leonard Bernstein reprendra une thématique quasi-identique avec West Side Story. 
A noter que le livret est signé Elmer Rice, basé sur sa pièce de théâtre, laquelle avait obtenu le prix Pulitzer en 1929. 

Une partition en forme de kaléidoscope

Outre George Gershwin, dont Kurt Weill revendiquait clairement l’influence, les emprunts aux grands maîtres de Broadway comme Irving Berlin, Jérôme Kern, Richard Rodgers ou Cole Porter sont évidents et s’insèrent avec bonheur dans un contexte dramatique où s’inscrivent tout naturellement les longues phrases que n’auraient reniées ni Puccini, ni Korngold. On y trouve également la confrontation de nombreux styles musicaux : le post romantisme, l’univers expressionniste allemand, Debussy, Richard Strauss et parfois Schoenberg, les chansons des cabarets berlinois, les traditions du musical, le jazz, les chansons populaires new-yorkaises ainsi que les autres musiques américaines entendues durant la crise et la période guerre.
 
Le génie de Weill réside précisément dans le fait que, nonobstant cette variété (peut-on oser le terme de « disparité » ?) de styles, la partition paraît d’une remarquable homogénéité et coule d’un bout à l’autre sans le moindre heurt, assimilant le mélange des genres dans un ensemble parfaitement cohérent et harmonieux. Dans cette variété d’ambiances et de styles, Weill n’est jamais à court d’inspiration ou de métier, ce qui fait l’originalité et la force de Street Scene. Loin de donner l’impression d’un collage d’éléments disparates, la partition parvient à les fondre remarquablement tant ils reflètent son sujet dramatique.

L’œuvre scène par scène

Dans ce quartier pauvre de New-York au mois de juin, par une soirée caniculaire, les locataires bavardent devant leur immeuble tandis qu’Henry, le gardien noir, sort les poubelles. Son blues emprunte directement à Porgy and Bess : « I got a marble and a star » (« J’ai une bille et une étoile »). Peu après, Anna Maurrant, lassée par le comportement brutal de son mari, exprime son aspiration à une vie meilleure et à un désir de bonheur. Cette grande aria : « Somehow I never could believe » (« Quoi qu’il en soit, je ne pourrai jamais croire… ») qui n’est pas sans rappeler le mélange d’humilité et d’intensité dramatique d’une Minnie dans La Fanciulla del West de Puccini (« Io non son che una povera fanciulla » / « Je ne suis qu’une pauvre fille ») profondément émotionnelle, est magnifiée par de longues lignes mélodiques aux riches harmonies. Rupture de ton avec l’arrivée de l’italien Lippo Fiorentino qui offre des cornets de glace à tous ses voisins dans un sextuor au rythme endiablé (« Ice cream »), véritable pastiche d’un opéra-bouffe de Rossini, qui exploite en outre les vocalises de la soprano colorature confiée au personnage de Greta Fiorentino. Pour autant, nous sommes aussi dans la comédie musicale avec la danse qui accompagne ce joyeux ensemble, brutalement interrompu par le retour de Frank Maurrant, sorte de frère jumeau de Michele du Tabarro de Puccini auquel Kurt Weill a confié les mêmes phrases sombres emblématiques des sentiments de colère et de jalousie.
Brève parenthèse car la comédie musicale et la danse reprennent leurs droits avec l’arrivée de Jennie Hildebrand entourée de ses camarades d’école. On pense immédiatement à la très jeune Judy Garland à 17 ans dans Babes in arms (« Place au rythme ») (1939) et la parenté de l’ensemble « Wrapped in a ribbon » (« Enveloppé dans un ruban ») ainsi que la danse qui s’ensuit font indubitablement référence à Richard Rodgers. Lorsque Harry Easter tente de séduire Rose Maurrant en lui faisant miroiter une carrière au théâtre « Wouldn’t you like to be on Broadway ? » (« N’aimeriez-vous pas être sur scène à Broadway ? ») comment s’empêcher de penser à Top Hat avec Fred Astaire et Ginger Rogers sur les mélodies enveloppantes d’Irving Berlin. Et lorsque Rose répond aux avances trop pressantes de son douteux prétendant, c’est dans le langage musical de Cole Porter avec « What good would the moon be » (« A quoi bon la lune si personne ne partage sa lumière avec moi ? »). Surgit le couple Dick McGann et Mae Jones qui se livre à une danse syncopée dans le droit fil de celle empruntée à On The Town (créé en 1944 également à l’Adelphi Theatre, trois ans avant Street Scene, sur une musique de Leonard Bernstein). Le premier acte se clôt sur le long duo entre Rose Maurrant et Sam Kaplan. Tous deux tentent d’oublier leur environnement oppressant en évoquant le poème de Sam sur le lilas « Remember that I care » (« Souviens-toi que je tiens à toi »), d’une sensualité harmonique frémissante empruntée aux épanchements lyriques de Die tote Stadt ( La ville morte) de Korngold. 

Cet étonnant kaléidoscope se poursuit à l’acte II mais l’unité de ton s’y installe de manière plus significative au fur et à mesure de la montée de la tragédie annoncée par les quelques mesures sombres du prélude. Contraste saisissant avec le rythme syncopé qui accompagne un groupe d’enfants et d’adolescents dans leurs jeux débouchant sur une danse, dégénérant en bagarre, qui offre la transition au drame qui va se nouer. Le vérisme cher aux compositeurs du début du XXème siècle fait entendre ses accents haletants dans le trio de Frank, Rose et Anna Maurrant. Cette dernière tente de plaider en vain sa cause en empruntant les accents de Suor Angelica de Puccini : « J’ai essayé d’être une bonne mère, une bonne épouse ». Cet lyrisme éperdu se retrouve dans l’espoir qu’elle place dans son jeune fils Willie : il doit devenir un homme pour la protéger. Une mélodie chaleureuse à la Jérôme Kern baigne le duo où, tels des oiseaux migrateurs, Rose et Sam songent à fuir vers d’autres cieux « We’ll go away together » (« Nous allons partir ensemble »). Quelques mesures d’une leçon de violon empruntés à Dvořák et la musique se tait pour laisser place au drame sanglant, celui de l’assassinat de Sankey, l’amant d’Anna par Frank Maurrant. La scène se clôt par une lamentation chorale similaire à celle que Gershwin avait écrite pour la cérémonie funèbre de Robbins tué par Crown. La vie reprend son cours et Kurt Weill se permet même - utilisant le procédé du « mélange des genres » cher à Shakespeare - d’introduire une berceuse comique, voire grinçante, où deux nurses promènent leurs berceaux en évoquant, sans se départir de leur air enjoué, drames de sang et déchirement des couples.
Dernier épisode parodique avant que ne s’installe définitivement l’épilogue sur un ton sombre et désespéré. Le compositeur y fait très habilement alterner le parlé sur la musique ainsi que le récitatif pour évoquer non seulement la mort d’Anna Maurrant mais encore l’arrestation et les regrets de Frank auxquels répondent en écho les habitants de l’immeuble, comme une réminiscence du choral funèbre. Réminiscence encore avec le grand duo de la fin du premier acte pour la poignante séparation de Rose avec Sam avec lequel la jeune fille, désormais brisée, partageait le rêve d’une vie meilleure « Remember that I care » (« Souviens-toi que je tiens à toi »). La boucle est bouclée. Comme au début de l’acte I les habitants de l’immeuble évoquent la chaleur étouffante sur un motif en hommage à Gershwin.

Une mise en scène grandiose

Street Scene est un véritable challenge car il réunit une vingtaine de chanteurs-comédiens, un chœur traditionnel, un chœur d’adolescentes et un chœur d’enfants ainsi que plusieurs danseurs. 

Le décor grandiose de Dick Bird est celui de la carcasse d’un immeuble de trois étages (« Le squelette d’un bâtiment, une sorte de machine organique, qui permet de s’intéresser davantage à ce qu’il y a derrière la façade plutôt qu’à la façade elle-même et où les gens s’entassent et mènent une vie intolérable » selon les propos du metteur en scène). On peut ainsi embrasser ce qui se déroule à tous instants dans les divers appartements et apprécier l’extraordinaire mise en scène de John Fulljames d’une richesse inouïe avec une souveraine direction d’acteurs et un rythme exceptionnel qui parvient, sans un seul temps mort, à dessiner, avec beaucoup d’énergie, la vie grouillante d’une rue du Lower East Side de New York dans un quartier pauvre écrasé par la chaleur. On croit assister à un film qui réunirait les talents conjugués d’Elia Kazan, Martin Scorsese, et Robert Wise 

Une distribution haut de gamme

La distribution se révèle de très haute qualité et, dans le cadre de la coproduction de cet ouvrage, l’Opéra de Monte-Carlo a réuni la plupart des artistes qui étaient en 2008 à l’affiche du Teatro Real de Madrid et que l’on retrouve également dans la toute récente édition de Street Scene parue en DVD et en Blu-ray et à laquelle le magazine « Opéra » a décerné son diamant dans le numéro de janvier 2020. 

L’une des cantatrices les plus renommées, Patricia Racette, qui a chanté sur les plus grandes scènes internationales et que l’on a souvent admirée grâce aux retransmissions cinématographiques du MET, incarne une très émouvante Anna Maurrant. Usant de son timbre magnifique de soprano lyrique, elle parvient à être bouleversante dans chacun de ses airs en transcendant le personnage le plus puccinien de la partition. Elle démontre également ses grandes qualités d’actrice de théâtre, mais ceci est vrai de tous ses collègues interprètes car Paulo Szot est lui aussi époustouflant tant vocalement que dramatiquement dans le rôle de Frank Maurrant. Lorsqu’on contemple sa carrière, on constate qu’il peut passer avec aisance du rôle-titre d’Eugène Onéguine à Danilo de La Veuve joyeuse et de Don Alfonso de Cosi Fan Tutte à Emile de Becque de South Pacific. Dans ce personnage d’époux irascible il traîne son immense physique doublé d’un exceptionnel charisme en une sorte de Marlon Brando plus âgé et plus irascible que celui d’Un tramway nommé désir. Et puis il y a le couple formé par Joël Prieto (spécialiste des rôles mozartiens) et Mary Bevan (elle aussi excellente mozartienne et pouvant se prévaloir de ses remarquables prestations sur les scènes d’opéra et de concert). Tous deux ont la jeunesse et la beauté qui leur permettent d’être parfaitement crédibles, respectivement en Sam Kaplan et Rose Maurrant. Amoureux et désespérés, leur scène finale tire les larmes du plus insensible spectateur et Joël Prieto phrase admirablement son blues nocturne « Lonely house », tandis que Mary Bevan déploie tout son charme vocal et interprétatif dans son air « What good would the moon be ». Impossible ici de citer la vingtaine de rôles principaux, mais tous brûlent les planches ainsi que Lukas Renz (soliste du Chœur d’enfants de l’Académie Chorale de Dortmund) qui incarne le jeune Willie Maurrant. Une mention spéciale doit être décernée aux deux extraordinaires danseurs, Alan Burkitt et Emma Kate Nelson, qui réalisent un étourdissant numéro, entourés d’autres brillants danseurs, dans une électrisante chorégraphie signée Arthur Pita. Une autre mention également d’une part pour le Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo (dirigé par Stefano Visconti) impressionnant au dernier acte dans sa déploration funèbre, et d’autre part pour le Chœur d’enfants de l’Académie de musique Rainier III.

L’orchestre Philharmonique de Monte-Carlo réédite sa superbe prestation de la fin du mois de décembre 2019 où il avait brillé de mille feux pour son concert From Broadway to Hollywood. Ici il fait miroiter toutes les multiples facettes de l’œuvre luxuriante de Kurt Weil répondant ainsi à la baguette incandescente du jeune chef britannique Lee Reynolds immergé jusqu’au bout des ongles dans une partition dont il parvient à maîtriser, avec une énergie et un lyrisme confondants, la diversité des styles. L’ovation qui l’a accueilli en dit long sur son talent. Gros succès public pour ces trois représentations de « Street Scene » 

Christian Jarniat

23 et 25 février 2020