Les Chroniques
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Marie-Adeline Henry, Nicolas Courjal et Regis Mengus / Photo Christian Dresse

​Eugène Onéguine à l’Opéra de Marseille

Nous avions déjà été enthousiasmés par cette production à l'Opéra de Nice au mois de février 2017, puis à l’Opéra de Toulon lors de la clôture de la saison 2018/2019. Il nous faut répéter ce que ce spectacle doit à la mise en scène efficace et d’une foisonnante inventivité d’Alain Garichot, aux décors suggestifs d'Elsa Pavanel, aux costumes raffinés de Claude Masson et aux magnifiques lumières de Marc Delamézière en soulignant, une fois encore, que lorsqu'on a du talent peu de choses suffisent sur un plateau pour créer l'ambiance adéquate et plonger le spectateur dans le rêve ou l'émotion d’autant qu’il émane de cette scénographie une ineffable poésie. Le dépouillement, loin d’être austère, sert particulièrement l’œuvre et, hors de tout fatras décoratif, concentre l’attention du public sur le drame sentimental que vivent les protagonistes. Car la vraie richesse se trouve dans la superbe direction d’acteurs acérée d’Alain Garichot où chaque geste est pensé et traduit avec une infinie justesse, un grand souffle romantique et une grande force dramatique.
Rien n’est laissé au hasard et, pas un instant, la tension ne se relâche. C’est ainsi que les interprètes vivent chaque seconde avec une implication qui tient en permanence le spectateur en haleine.

On a retrouvé à la baguette Robert Tuohy qui, dans ce même théâtre, avait déjà séduit le public aussi bien dans Lakmé que dans Candide (ces deux œuvres avec la merveilleuse Sabine Devieilhe) Sa direction précise sait parfaitement traduire la souplesse, la fluidité et la poésie d’une partition qui fait alterner transparence  mozartienne et sensualité exacerbée.

Comme à Nice Marie-Adeline Henry est une Tatiana frémissante, d’une grande beauté physique, faisant se succéder, avec une extrême sensibilité, les émois de la jeune fille comme le refus sacrificiel de la femme dont l’apparent épanouissement dissimule les blessures et le deuil d’un amour à jamais perdu. Elle sait toujours admirablement phraser sa scène de la lettre y faisant alterner le caractère diaphane de ses sons murmurés avec une certaine opulence de ses phrases passionnées. Une fatigue vraisemblablement passagère explique, sans doute, quelques tensions ponctuelles dans le registre suraigu.
L’Onéguine de Régis Mengus est tout en retenue et sa sobriété, qui n’exclut pas une certaine élégance, peut s’admettre dès lors que l’incarnation d’un homme quelque peu introverti, indécis, voire tourmenté se conçoit. Le timbre plus clair que certains confrères russes y trouve, pour la même raison, sa justification
En Lenski, Thomas Bettinger confère une ardeur assez inaccoutumée dans pareil emploi avec un timbre clair et italianisant d’autant plus séduisant qu’il n’entache en rien la méditation nostalgique que le poète doit délivrer avant la scène du duel.
La mezzo Emanuela Pascu est, en tous points, une remarquable Olga : voix charnue, timbre sombre et somptueux, ligne de chant impeccable. Le chemin lui est largement ouvert pour les grands rôles adaptés à sa tessiture. L’unique aria confiée au prince Gremine de Nicolas Courjal remporte, bien évidemment, le succès escompté. 


La distribution est parfaitement complétée par Doris Lamprecht (Madame Larina), Cécile Galois (Filipievna ) Eric Huchet (Monsieur Triquet), Sévag Tachdjian (Le capitaine ) et Jean-Marie Delpas ( Zaretski ) . 

Une mention spéciale au Chœur dont la réputation n’est plus à vanter dans cette maison.


Christian Jarniat
16 février 2020