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Claudia Urru, Anna Pirozzi, Vittorio Pratto, maestro Giacomo Sagripanti, Celso Albelo, Reinaldo Macias et Alessandro Spina  - Photo Alain Hanel

​Il Pirata à l’Auditorium Rainier III de Monte-Carlo.

Sait on que lorsque Vincenzo Bellini remet en 1827 sa partition du Pirata à Domenico Barbaja le fameux impresario de la Scala de Milan, il n’a pas encore 26 ans ?  Et pourtant le compositeur de la célèbre Norma n’a alors plus que 8 ans à vivre avant de succomber à Puteaux, le 23 septembre 1835, à une foudroyante atteinte provoquée par une tumeur au foie. 

L’intrigue de Felice Romani (librettiste attitré de quasiment toutes les œuvres de Bellini) est assez simple à résumer : Imogene a aimé autrefois  Gualtiero mais, afin de sauver son père, celle-ci a dû épouser leur ennemi Ernesto dont elle a eu un fils. Gualtiero, exilé, est devenu chef de pirates. Errant sur les mers il fait naufrage près du château d’Ernesto. Imogene lui offre l’hospitalité et les deux amoureux se retrouvent en secret. Ernesto finit par découvrir la présence et la véritable identité de Gualtiero. Il accuse Imogene d'adultère et provoque Gualtiero en duel. Ce dernier tue Ernesto et se livre à la justice .Condamné à mort il est exécuté, tandis qu'Imogene sombre dans la folie.

Tombé dans l’oubli pendant de longues années Il Pirata doit sa véritable renaissance, comme nombre d’œuvres belcantistes, à Maria Callas qui remit cet opéra au goût du jour à la Scala de Milan en mai 1958. La légendaire diva était entourée, pour la circonstance, par Franco Corelli et Ettore Bastianini avant de triompher au Carnegie Hall de New York en 1959. Sept ans plus tard, et pour sa première apparition à Paris en 1966, Montserrat Caballé chantera en concert la fameuse scène finale sous la direction de Carlo Felice Cillario puis à Madrid en avril 1967 avant d’aborder l’intégrale de l’œuvre de Bellini d’abord à Florence (1967) puis à Barcelone (1969). Au cours d’une interview télévisée, en marge d’un concert au Grand Théâtre de Bordeaux en novembre 1976, au journaliste qui l’interrogeait sur le rôle, à son sens, le plus difficile elle répondait en ces termes « Le rôle le plus difficile que j’ai jamais eu à chanter est Imogene du Pirata de Bellini et c’est peut être pour cela qu’on ne le chante pas… » et la diva espagnole de rajouter malicieusement dans un trait d’humour dont elle était coutumière «… moi non plus ! » suivi d’un éclat de rire irrésistible. 

Montserrat Caballé avait incontestablement raison et le rôle est effectivement d’une extrême exigence. Seules quelques cantatrices qualifiées de « grand soprano dramatique » s’y sont risquées. Callas et Caballé chantaient sur scène de Norma à Turandot en passant par Tosca, Aïda, Gioconda, Leonora du Trouvère, Amelia du Bal Masqué, Maddalena d’Andrea Chenier… C’est également le répertoire d’Anna Pirozzi qui s’illustre aussi souvent dans le difficile rôle d’Abigaille de Nabucco dans lequel elle a connu la notoriété en se révélant en 2013 au Festival de Salzbourg sous la baguette de Riccardo Muti.
En ajoutant, lors de cette version concertante monégasque, Imogene du Pirata elle rejoint encore un peu plus ses deux illustres ainées dans la diversité d’un répertoire que peu de cantatrices actuelles peuvent revendiquer. Si le matériau vocal de la soprano napolitaine impressionne par son ampleur et la puissance de ses aigus, parce qu’il est devenu une denrée rare de nos jours, on est tout aussi admiratif par sa capacité à émettre ses mezza voce dans une étonnante longueur de souffle. La magnifique scène finale avec l’élégiaque cavatine « Col sorriso d’innocenza » suivie de la cabalette acérée « O sole ! ti vela di tenebre oscure », qui exige avec ses périlleux sauts d’octaves une incontestable maîtrise de la virtuosité, marque, à l’évidence, l’apogée de cette soirée.  

Celso Albelo (Gualtiero) confirme la très bonne impression que nous avait laissé, en ces mêmes lieux, son Arturo de I Puritani : voix virile et large, médium solide, aigus sans failles et un évident engagement dans l’expression. Georges Petean souffrant était remplacé par Vittorio Prato, physique avantageux, excellent interprète, timbre agréable et coloré, tessiture longue, habile dans les ornements qu’exige le rôle, bref parfait belcantiste (1). Alessandro Spina  (Goffredo ) Reinaldo Macias ( Itulbo) et Claudia Urru (Adele) complétaient efficacement la distribution. 

Le Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo s’est montré valeureux comme à l’accoutumée et le bonheur est aussi venu de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo porté à incandescence par la baguette fougueuse,énergique et pour autant précise et attentive aussi bien aux chanteurs qu’aux instrumentistes du jeune maestro Giacomo Sagripanti qui mérite amplement sa désignation de « Meilleur Jeune Chef d’orchestre de l’année » aux Opera Awards 2016. Rien d’étonnant à ce que des maisons aussi prestigieuses que le Staatsoper de Vienne, le Royal Opera House de Londres, l’Opéra de Paris, Le Liceu de Barcelone, Le Bolchoï de Moscou lui aient ouvert largement leurs portes ! 

(1)Voir au sujet de Vittorio Prato notre rubrique audios/vidéos en date du 17 juin 2019 consacrée à son CD


Christian Jarniat
5 mars 2020