Les Chroniques
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Photo Dominique Jaussein

La Dame de Pique à l’Opéra de Nice

C’est donc à l’initiative de la région Provence-Alpes-Côte d’azur que quatre maisons d’opéra du sud de la France, Avignon, Marseille, Nice et Toulon se sont associées pour coproduire La Dame de pique de Piotr Ilitch Tchaïkovski dans une mise en scène confiée à Olivier Py. Cette belle unité si souvent souhaitée voit enfin le jour, et il convient de saluer la pertinence de la démarche qui permet à l’évidence d’optimiser les capacités de production des théâtres et au passage de « s’offrir » les services d’un metteur en scène de la stature d’ Olivier Py.
La lecture que ce dernier offre de la Dame de pique ne plaira sûrement pas à tout le monde. Comme toujours dans ses créations le metteur en scène grassois met en exergue l’écheveau de ses propres pulsions et tente de les insérer vaille que vaille dans un propos où elles n’ont pas forcément leur place. Le mal être épouvantable de Tchaïkovski pris en tenaille entre son homosexualité et les contraintes d’un mariage arrangé pour convenance sociétale est-il transposable au personnage d’Hermann ? Peut être si l’on considère le héros du drame comme un double du compositeur, un clone en somme qui n’aurait jamais droit à l’amour et ne se nourrirait que de fantasmes….

Originellement, la pièce toute entière prend naissance dans l’ esprit confus d’Hermann qui brasse avec une grande complexité, cupidité, complexe de classe sociale, hypersensibilité et un masochisme exacerbé. Mais surtout l’ouvrage parvient à établir un rapport profond avec la nation russe et l’histoire, dans le droit fil de la littérature et d’un certain Dostoïevski. Difficile donc de concilier tout cela dans le propos d’Olivier Py contraint à de grands écarts pour, par exemple, délocaliser le drame tout en gardant quelques références à des barres d’immeubles éminemment staliniennes… On aime ou pas et on peut bien évidemment regretter les habituelles vulgarités toujours positionnées sous la ceinture, mais impossible de contester la grande maîtrise scénique, la profondeur émotionnelle et la direction d’acteur chirurgicale. L’idée du danseur omniprésent, empruntée à la thématique du lac des cygnes est d’une implacable beauté plastique et fait planer sur tout le spectacle l’ombre obsessionnelle des amours impossibles…

Le plateau est de fort belle facture, avec un tandem Hermann/Lisa assez efficace, lui (Oleg Dolgov) démontrant une vivifiante santé vocale et arborant un timbre aux nuances argentées, elle (Elena Bezgodkova) scéniquement crédible et bien investie dans la conduite de la progression dramatique de son personnage. Très remarqués également l’émouvant et pathétique Yeletski de Serban Vasile, et la comtesse impériale de Marie-Ange Todorovitch qui, cigare au bec, semble particulièrement se complaire dans un tel emploi et délivre une interprétation exemplaire des couplets de Grétry.

Les chœurs de Nice et Toulon réunis pour l’occasion, réussissent leurs fiançailles nonobstant quelques décalages dus à leur positionnement dans un décor à l’architecture volontairement alambiquée. Le talon d’Achille de ce spectacle réside dans la direction de György Rath qui passe totalement à côté du romantisme flamboyant de la partition, sa battue est engluée dans des tempi d’une lenteur bureaucratique, sans relief, sans inspiration ni émotion… un vrai flop. Au final quelques huées sans surprise pour Olivier Py et un joli succès pour les chanteurs mais on se souviendra de cette production de la Dame de pique et de la vision imbriquée à la vie de Tchaïkovski que le metteur en scène a souhaité en donner.

Yves Courmes
jeudi 28 fevrier 2020

Article paru dans l'Avenir Côte d'Azur du 13 mars 2020