Suivez-nous :
RETOUR

Joséphine de Meaux, Félicien Juttner et Jonathan Gensburger. Crédit photos Virgine Lançon

Théâtre National de Nice : Feuilleton Goldoni

Après cette oppressante période de pandémie qui a lourdement affecté les activités culturelles et qui s’est traduite, dans notre pays, par la fermeture des théâtres, des cinémas et des salles de concert, le mois de mai a permis d’entrevoir enfin la lumière au bout de ce long tunnel qui fut, pour les acteurs comme pour le public, une épreuve. Le Théâtre National de Nice aura été l’une des premières institutions à rouvrir ses portes en proposant, au demeurant, et pour l’avenir immédiat, un programme substanciel comportant une quinzaine d’œuvres sur une période du 19 mai au 17 juillet. 

Le morceau de bravoure, impatiemment attendu par les amateurs de théâtre de notre région, était le  Feuilleton Goldoni qui avait été annoncé plusieurs mois à l’avance par le remarquable « digest » intitulé Bande annonce Goldoni mis en scène par Edouard Signolet avec les artistes de la troupe du Théâtre National de Nice comme une sorte de mise en bouche gourmande d’un très copieux repas. Carlo Goldoni a écrit, entre 1763 et 1764, une trilogie intitulée Les Aventures de Zelinda et Lindoro, rarement représentée en France. C’est tout le mérite de Muriel Mayette-Holtz d’avoir proposé ce triptyque à Nice (dans la traduction française de Ginette Herry), comme une sorte d’exclusivité. Il faut d’ailleurs indiquer qu’après les représentations, qui se sont échelonnées entre le 20 et le 29 mai, cette production sera également jouée au théâtre La Scala à Paris du 7 septembre au 9 octobre, puis ensuite entre octobre et décembre 2021 à Toulouse (Théâtre de la Cité), à Toulon (Théâtre Liberté), à Liège (Théâtre de Liège), à Aix en Provence (Théâtre du Jeu de Paume) et à Marseille (Théâtre de la Criée)*. Muriel Mayette-Holtz résume, en exergue du programme, avec autant de pertinence que d’acuité, l’esprit de cette trilogie qui met en scène « deux protagonistes (Zelinda et Lindoro) qui s’aiment sans aucun doute, recherchent un amour pur et unique, tout en revendiquant chacun leur liberté. Une revendication qui est difficilement compatible avec leur désir d’absolu. Goldoni, avec une infinie finesse, nous promène dans leurs contradictions sentimentales, de crises de larmes en crises de jalousie, d’élans amoureux en passion cachée… Une confession impudique qui nous ramène à nos propres confusions. L’auteur fait souffrir ses personnages de maux inexistants, enfermés dans un aveuglement douloureux et sans issue. Il faudra trois pièces, un deuil, un héritage, une bataille pour approcher l’apaisement. »

La directrice du Théâtre National de Nice met en scène ce monument théâtral avec une extrême habileté et tient, pendant près de quatre heures, les spectateurs en haleine (on peut en effet voir les trois épisodes de ce feuilleton en trois soirées distinctes mais aussi en continu en une seule journée). Un incroyable challenge et un défi relevé haut la main pour de multiples raisons. La mise en scène est vive et enlevée et confiée à une troupe de comédiens totalement investis dans la pièce comme dans leurs personnages. Drôlerie, élégance et émotion sont au rendez-vous. Il a été fait appel, pour les décors et les costumes, à Rudy Sabounghi dont nous avons souvent apprécié le travail puisqu’il est un habitué fidèle des productions de l’Opéra de Monte-Carlo. Le processus scénographique est ici aussi simple qu’efficace puisque constitué de grands panneaux coulissants à la mesure du plateau et qui permettent de passer rapidement d’un intérieur à un extérieur avec l’appui de projections vidéographiques dont la plupart rendent un hommage appuyé à la ville de Nice avec des lieux emblématiques comme par exemple celui du port. L’idée est de faire évoluer décors et costumes au cours de la trilogie et donc au fil du temps. On commence, dans le premier volet, par le XVIIIème siècle puis, dès le deuxième volet, la scénographie se dépouille et les costumes se rapprochent de notre temps jusqu’à devenir contemporains dans l’ultime épisode. Les épreuves sentimentales que traversent Zelinda et Lindoro, leurs inquiétudes, leur jalousie, leurs difficultés à assumer leur propre bonheur sont d’ailleurs de tous les temps et similaires à celles de notre époque. Carlo Goldoni était, à n’en pas douter, un visionnaire de la psychologie actuelle ! Mais il ne faut pas oublier que c’était également un avocat de formation qui a su se convertir au théâtre, ce qui nous vaut d’ailleurs, dans le troisième et dernier volet de la trilogie, une extraordinaire bataille de procédure à la suite du décès du chef de famille avec les oppositions farouches qui éclatent (comme c’est souvent le cas) entre les divers héritiers.

Autre ingrédient que Carlo Goldoni manie avec beaucoup d’humour : celui des divers rebondissements qui accréditent, au demeurant, le titre de « feuilleton » pour cette trilogie. Molière, pour terminer ses pièces, utilisait le ressort de révélations inattendues. Mais, chez Goldoni, ce processus devient le principe même de sa dramaturgie. Par ailleurs, l’auteur italien était sans doute un précurseur des feuilletons qui, au XIXème siècle, paraissaient dans la presse, quelquefois pendant plusieurs années (comme par exemple Les mystères de Paris d’Eugène Sue) ou, plus près de nous, les séries télévisées dans lesquelles il convient, pour maintenir d’un épisode à l’autre l’attention des lecteurs ou des spectateurs, d’entretenir le suspense par de continuels coups de théâtre).

Outre la mise en scène, les décors et les costumes, il faut aussi souligner l’apport de la musique si souvent présente dans les spectacles de Muriel Mayette-Holtz et qui accompagne ici l’action tout en la paraphrasant comme dans un film. Cette musique est signée Cyril Giroux et accompagnée au piano par François Barucco. Et l’éblouissante distribution est incontestablement l’un des points forts du spectacle avec, en Zelinda et Lindoro, deux fantastiques comédiens : Joséphine de Meaux et Félicien Juttner (pensionnaire de la Comédie Française entre 2010 et 2014), tous deux également metteurs en scène, auteurs et réalisateurs. Muriel Mayette-Holtz a défini, dans sa note d’intention, ce qu’elle attendait de ces deux protagonistes « Je souhaitais réunir un couple d’écorchés, « d’ambigus », absolument hors du cliché des amoureux, jeunes, beaux et stupides. Au contraire, ils sont cérébraux et se construisent sur des déchirements. Félicien Juttner et Joséphine de Meaux représentent pour moi ce couple inattendu, à la fois totalement « dépressif » et admirablement passionné ». Tout est parfaitement dit en peu de mots et c’est bien la traduction exacte de ce que le spectateur a pu voir et apprécier sur scène.

Il y a en outre, dans deux superbes incarnations, les comédiens belges Charlie Dupont en Don Roberto, le père, et Dona Eleonora, son épouse, interprétée par la volcanique Tania Garbarski. Et puis le bonheur vient également de cette exceptionnelle troupe sédentaire que Muriel Mayette-Holtz a eu la magnifique idée de constituer au Théâtre de Nice et qui fait l’admiration des spectateurs comme de la critique : Augustin Bouchacourt (Don Flaminio), Pauline Huriet (Tognina) (qui chante merveilleusement tous les interludes, accompagnée au piano), Thibaut Kuttler (Mingone et Maître Ciccognini), Eve Pereur (Barbara), Jonathan Gensburger (Fabrizio), Frédéric de Goldfiem (Don Frederico). Notons un malicieux clin d’œil avec la participation, dans le rôle de Pandolfo, l’un des deux avocats, de Jean-Luc Gagliolo, adjoint au maire, délégué à l’éducation, au livre, à la lutte contre l’illettrisme et à l’identité niçoise.

Christian Jarniat
25, 26 et 27 mai 2021

* Feuilleton Goldoni reviendra à Nice les 15/16/17 et 21/22/23 décembre 2021
Intégrale le samedi 18 décembre 2021