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RETOUR

Le Ring a New York

UN RETOUR RÉDEMPTEUR

Tout le petit monde Wagnérien s’était donné rendez vous à New York pour l’évènement de ce printemps 2019.
Et quel bonheur de retrouver la production du Ring de Robert Lepage reprise sur la scène du Metropolitan Opéra après presque dix années….
Le dispositif scènique conçu pour l’occasion fit l’objet lors de sa création de nombreuses critiques , de meme que les procédés techniques innovants utilisés par le metteur en scène, notamment pour sécuriser les prouesses acrobatiques des artistes. Les projections d’images sur le mur constitué par les vingt quatre panneaux mobiles déformables et modulables furent également vivement remises en cause par les tenants d’une argumentation qui se nourrit plutôt de la philosophie du regietheater que de celle de la tradition.
Aujourd’hui toutes les imperfections techniques due à l’audace de la machinerie ont totalement disparu. Les structures du décor unique évoluent harmonieusement tout au long des quatre séquences du Ring, le décor est certes techniquement le meme, mais sa capacité à se transformer, l’extraordinaire vie que lui confèrent les superbes images projetées sur les superstructures donnent à ce Ring un relief et une lisibilité tout à fait dans l’esprit de la création wagnérienne. Mieux encore, le mécanisme se transforme sous les yeux ébahis de l’assistance dans un silence total , les grincements qui accompagnaient chaque évolution étant désormais si infimes qu’ils ont quasiment disparu de la perception acoustique de l’auditoire.
La vision de Lepage est un vrai bonheur pour le wagnérien éclairé qui se trouve tout surpris de constater que les didascalies sont scrupuleusement respectées, et qui une fois n’est pas coutume se surprend à réfléchir à nouveau aux messages subliminaux “historiques” du Ring. Meme l’humour retrouve ses droits avec un Dragon façonné Wall Disney et un Grane à l’ancienne, cuirassé de protections métalliques , omniprésent, dans la dernière scène du Cépuscule des Dieux.
La merveilleuse séquence de Siegfried assis en pleine forêt au bord d’une cascade aux reflets argentés s’interrogeant sur l’identité de son pére et évoquant sa mère aux doux yeux de biche, restitue l’extraordinaire harmonie de la partition et du texte et l’ angoisse du compositeur devant le mystère qui entoura (peut etre…) sa naissance, et la présence protectrice de sa mère ( et des femmes en général, plus particulièrement de ses sœurs) pendant son adolescence. Ces images simples et belles illustrent bien tous les questionnements sur l’identité de l’homme , l’influence des femmes, et la magie de la nature……
Cette rédemption de la vision épique et cosmique du Ring est une vraie bouffée d’air pur, un oxygène salvateur bien des loin des odeurs de Kebab et de gazoline, des cours de la bourse, des images nazis et des contours pornographiques que les “ateliers” de nos talentueux metteurs en scène nous servent désormais régulièrement.
L’interrogation wagnérienne y perd certes une partie de son questionnement sociètal, mais elle revient aux fondamentaux des ambiguïtés du comportement humain, aux relations complexes entre la puissance, l’argent, l’amour et au lien de l’humanité avec la nature.
Le cast s’avère à la hauteur de cette rédemption avec un plateau qu’il serait difficile d’afficher ailleurs qu’à New York, Vienne ou Bayreuth….
Au sommet de ce ring culminent le fascinant Siegfried d’ Andreas Schager et l’ Alberich époustouflant de Tomasz Konieczny. Le premier nommé met le public en transes ne se départissant jamais d’ une endurance héroïque et trouvant pour les fameux “murmures de la forêt “ un ton allégé et romantique qui fait frémir la salle. Théâtralement le personnage emprunte à Parsifal une naïveté de circonstance et à Tristan une bravoure pleine de panache qui composent un Siegfried idéal. Tomasz Konieczny est vocalement un veritable roc, son timbre de bronze exhale colère et haine, mais il sait aussi s’infléchir pour exprimer la souffrance et le manque d’amour et délivre une incarnation mémorable du personnage d’Alberich.
A saluer également la très belle performance de Michael Volle, un Wotan solide qui met bien en exergue la double dimension du role, Dieu par sa fonction, mais presqu’ humain et affaibli par ses sentiments…Très en vue et plesbicité par le public, Gerhard Siegel réussit l’exploit de ne pas se faire écraser par le Siegfried torrentiel d’ Andreas Schager, voix puissante et subtil jeu de scène, son Mime est juste du début à la fin et son timbre assez clair se conjugue sans heurts avec celui de son partenaire.
Le couple Siegmund/Sieglinde associe deux valeurs sures du chant wagnérien, Stuart Skelton affiche sans forcer le trait le ton romantique et enfièvré de Siegmund face à la très belle Eva-Maria Westbroek dont le grand soprano lyrique habite voluptueusement les tourments de Sieglinde.
Abyssale à souhait , Karen Cargill affronte vaillamment l’orchestre dans Siegfried et sort relativement indemne de ce très rude combat, plus à son avantage dans l’or du Rhin, elle impose le ton mystique et sépulcral de la mère des Nornes et des Walkyries….
Christine Goerke se trouve quant à elle confrontée aux multiples facettes du personnage de Brunhilde, la voix manque sans doute un peu de poids dans la Walkyrie, mais se révèle plutôt à l’aise dans les aigus ciselés du final de Siegfried et trouve les ressources nécessaires pour investir lumineusement le thème de la rédemption par l’amour au final du Crépuscule des Dieux.
Le reste du cast délivre une honnête prestation avec une mention spéciale au Hagen sombre et pathétique d’Eric Owens et aux deux géants efficaces de Gunther Groissbock ( Fasolt) et Dmitry Belosselskiy ( Fafner).
Philippe Jordan, qui va bientôt prendre les commandes ( en 2020) du prestigieux orchestre de l’opéra de Vienne semble se complaire dans la lecture scènique très fidèle au compositeur de Robert Lepage, il a démontré tout au long de sa brillante carrière son intérêt pour le théâtre et son amour pour le mariage, la fusion et l’harmonie entre la partition et l’action…
Rien d’étonnant donc à ce que sa conception s’accomode pleinement de ce retour à l’essentiel, à la substantifique moelle du mysticisme wagnérien. Les cordes font un tapis de mousse aux murmures de la forêt, le duo amoureux Siegmund/Sieglinde s’enfièvre jusqu’à l’extase, les pupitres jubilent dans la séquence de la forge, et la marche funèbre de Siegfried va embraser le Metropolitan Opera….
Sans jamais trop en faire le chef renoue avec l’esprit unitaire du ring et déploie une vision globale, pleine de tensions et de contrastes qui lui vaudra une ovation généreuse au rideau final.
Un spectacle exceptionnel, et rédempteur…..

Yves Courmes.