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Photo Marie-Louise le-Goff

ENTRETIEN AVEC MICHEL PIQUEMAL

Michel Piquemal est l’une des personnalités les plus authentiquement passionnantes du monde musical français. Baryton, chef de chœur, chef d’orchestre, enseignant au CNSM de Paris, Michel Piquemal est à la tête d’une vaste discographie. Officier de l’Ordre National du Mérite et Chevalier de la Légion d’Honneur, il remporte, en 1996 et 1998, les Victoires de la Musique Classique.

Depuis de nombreuses années, Michel Piquemal se voit confier la direction de formations chorales d’importance telles que le Chœur Régional Vittoria d’Île-de-France (1987), le Chœur Régional Provence Alpes Côte d’Azur ou encore le Grand Chœur de l’Abbaye aux Dames de Saintes. Largement reconnu pour son expertise de la voix et son travail de réhabilitation d'œuvres - parmi lesquelles on peut citer la redécouverte du « St François d’Assise » et l’exécution régulière du « Gallia » de Gounod- et de compositeurs oubliés - redécouverte de Guy Ropartz (« Le Miracle de St Nicolas », « Messe brève en l’honneur de Ste Anne »…), Lili Boulanger, Alfred Bruneau, Martial Caillebotte (« Messe solennelle de Pâques »), Henri Tomasi (« Requiem pour la Paix »), on doit également à Michel Piquemal d’avoir formé et accompagné entre autres des artistes internationaux tels que Béatrice Uria-Monzon, Norah Amsellem ou Clémentine Margaine.
C’est également sous sa direction que le Chœur Vittoria a participé à la création de l’opéra « Le Dernier Jour d’un Condamné « de David Alagna.

Nous avons rencontré Michel Piquemal à l’occasion de sa venue pour le concert « Mozart sacré ! » à l’abbaye de Sylvanès, un cadre qu’il connaît d’autant plus qu’il y assure depuis trente ans, à l’occasion du concert du 15 août, la direction de l’Académie internationale de chœurs et d’orchestre du Festival.

Michel Piquemal, on a d’emblée l’envie de vous poser la question du souvenir que vous gardez de Denise Duval, l’inoubliable créatrice de Blanche de la Force dans le « Dialogues des Carmélites », de « la Voix Humaine », « des Mamelles de Tirésias » ou encore « de La Dame de Monte-Carlo » -une véritable égérie pour Francis Poulenc !- dont vous avez suivi les enseignements.
J’ai connu Denise Duval à 18 ans, alors qu’étudiant à la Maîtrise de Radio France (encore ORTF !), je préparais le professorat de chant, puisque mon père- instituteur- voulait absolument, avant que je ne chante, que je m’assure un métier…Denise Duval était le professeur de « mise en scène » de la Maîtrise et, alors que je sortais à peine de la mue, on m’avait confié le rôle de Colas, le devin du village, dans le « Bastien et Bastienne » de Mozart (un rôle que je suis d’ailleurs parti chanter, à 23 ans, à… Corte !). Au terme d’une série de tournées dans ce rôle, Denise Duval, femme autoritaire mais qui m’aimait bien, m’a convaincu de prendre des cours de chant avec une enseignante extraordinaire à laquelle elle était très liée, Marcelle Gavanier, qui, du fait de sa paralysie, n’avait pu faire carrière.

Et l’amour de Poulenc, c’est Denise Duval également ?
C’est plus tard, et davantage le fruit de ma rencontre avec Pierre Bernac qui va m’enseigner la mélodie française. C’est là un tournant dans mon parcours : lors d’un concert à la salle Gaveau, en 1973, où l’on m’avait demandé de venir chanter des mélodies de Poulenc pour les dix ans de sa disparition, on me signale, pendant la répétition, la présence au fond de la salle d’une personne qui souhaite me parler. C’est un monsieur très élégant qui s’adresse à moi en me disant combien Poulenc aurait été heureux de m’entendre… et qui me dit alors que toutes ces mélodies que je chantais, c’est lui-même, Pierre Bernac donc, qui les avait créées ! Je suis alors devenu, jusqu’à la fin de sa vie, l’un de ses seuls élèves français, lui qui était le professeur de chanteurs prestigieux tels que Jessye Norman…une artiste que j’allais d’ailleurs rencontrer à l’issue d’un concert où je chantais « les Chansons madécasses » de Ravel (elle voulait absolument y entendre un chanteur français !) et avec laquelle je resterai très lié…y compris grâce à des enregistrements de l’émission le « Grand Echiquier » …
A cette époque, grâce à mon intégration de l’académie Maurice Ravel à St Jean de Luz, j’avais l’occasion de me rendre à New-York et Washington avec Philippe Entremont, son directeur, pour y faire la promotion de l’académie !

A partir de quelle époque allez-vous orienter davantage votre carrière vers le métier de chef de chœur ?
Je suis arrivé à la musique un peu par hasard : Originaire de l’Ariège, mes parents n’étaient pas du tout musiciens et c’est à l’école primaire que Françoise Deslogères, ondiste de formation et professeur de musique à l’école, les a encouragés à me faire prendre, avec elle, des leçons de piano puis à entrer à la maîtrise de Radio France. Alors que je travaillais les concours du professorat et que je chantais dans le Chœur, Jacques Jouineau, qui était à la recherche d’un assistant, a trouvé que j’avais un sens pédagogique et a souhaité que je vienne travailler avec lui. C’est lui qui m’a donné mes premières leçons de direction de Chœur. En parallèle, je m’inscrivais à des concours de chant que je réussissais… souvent sans trop les préparer ! Je commençais d’ailleurs à avoir des contrats sérieux puisque j’étais retenu pour la création française, au Palais des Sports, du ballet de Béjart « Le Chant du Compagnon Errant » dirigé par Manuel Rosenthal (en Allemagne, c’était Dietrich Fischer-Dieskau !).
En fait, la direction et le chant, se sont naturellement imposés à moi et je n’ai jamais choisi !!! J’ai eu envie, tout au long de ma carrière, de faire de la musique sans être mis dans une catégorie définie, comme on le fait trop souvent en France ! J’ai ainsi autant aimé diriger de la musique de film qu’une Passion selon St Jean !

2017, voit la parution du disque de la Misatango, "Messe à Buenos Aires", en collaboration avec son compositeur argentin Martín Palmeri et vous donnez à cette musique une notoriété quasi universelle !
A l’origine, c’est une amie chef de chœur qui me parle de la partition qui, je l’avoue, ne m’a pas immédiatement séduit mais que j’accepte de travailler avec le Chœur de Saintes. Tout s’enchaîne alors : ma rencontre avec le bandonéoniste Gilberto Pereyra, créateur de l’œuvre en 1996, avec Martìn Palmeri, son compositeur puis les concerts un peu partout… jusqu’à la recréation à l’Opéra de Massy en 2018 pour laquelle, à ma demande, Palmeri écrit une « ouverture » et un « offertoire », un peu en hommage à ces passages de méditation et de recueillement purement orchestraux composés pour les partitions de messes, au XIXème s.
Nous redonnons d’ailleurs très bientôt l’œuvre à Beaulieu-sur-Mer *…


Parlons du programme de ce concert « Mozart sacré ! » : comment a-t-il été conçu ?
Je dois tout d’abord rendre hommage à Michel Wolkowitsky qui, chose totalement exceptionnelle dans le monde des festivals, me fait systématiquement confiance depuis 30 ans pour ce concert du 15 août qui remplit l’abbaye et crée ici un espèce de lien affectif… Mozart était le compositeur qui nous réunissait naturellement et on a donc bâti un programme autour de quelques-uns de ses différents éclairages… Je voudrais insister sur l’œuvre avec soliste qui me permet de diriger Anne Calloni qui, depuis que je l’ai découverte en master-class à Nice, m’a un peu réconcilié avec les voix car, justement, elle a quelque chose à raconter avec sa voix, loin de la performance vocale à laquelle on s’attache trop , au détriment du vécu et du message que l’on devrait faire passer. Sans « histoire » et sans « image », la musique ne m’intéresse pas. Quand je dirige, j’ai besoin de parler aux musiciens par des images de peinture -dont je suis fou-, par des couleurs…
Le travail avec les 80 choristes amateurs, venus d’un peu partout, reste un travail d’exigence où l’on a essayé de transcender les limites de chacun.

En janvier 2016, alors que la France est plongée dans la tourmente terroriste, l'Orchestre Philharmonique du Maghreb, le Chœur philharmonique du Maroc, le Chœur régional Vittoria et vous-même décidez d'affirmer une volonté de partage et de fraternité entre les peuples de part et d'autre de la Méditerranée avec une tournée franco-marocaine réunissant plus de 170 artistes autour du « Requiem de Verdi. » Parlez-nous de votre action dans ce type de projets culturels transméditerranéens.
C’était effectivement la première fois que l'Orchestre Philharmonique du Maghreb venait à Paris et, avec la complicité de Boris Mychajliszyn, nous avions monté un « Chœur des trois cultures », basé à Séville. Nayer Nagui, compositeur et chef d’orchestre égyptien, harmonisait avec son grand talent des mélodies arabes, Laurent Couson- acteur et compositeur pour certains films de Claude Lelouch- écrivait les partitions …J’ai donc eu l’occasion de diriger ce chœur, que l’on a encouragé et dont certains membres marocains, qui avaient de très belles voix, ont depuis lors fait carrière…

Je souhaitais évoquer avec vous, pour terminer, la figure d’Henri Tomasi, dont nous célèbrerons, en 2021, le cinquantenaire de la disparition
J’ai connu Henri Tomasi, alors qu’il dirigeait un concert à l’abbaye de St Michel de Frigolet où nous avions interprété, avec la maîtrise, ses variations écrites sur de vieux Noëls provençaux…J’avais 10 ans !
La partition du Requiem pour la Paix est quant à elle une œuvre magnifique mais très lourde à monter : elle réclame un orchestre de 80 musiciens et un important travail avec le Chœur... L’enregistrement que nous avions gravé avec l’orchestre philharmonique de Marseille et le chœur régional PACA était une belle expérience ! A refaire, pourquoi pas… ?



Hervé Casini
Jeudi 15 août 2019

*Le 14 septembre dans le cadre du Beaulieu Classic Festival : 
"Une soirée à Buenos-Aires"
Choeur Régional Paca- Direction Michel Piquemal
Philippe Reymond (piano)- Gilberto Pereira (bandoneon)  Anne-Marie Calloni (soprano) - La Favorite Quintette à cordes.