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Photo Christophe Raynaud de Lage

Rencontre avec Olivier PY, A l'occasion de La Dame de Pique à l'Opéra de Nice

Parmi les nombreuses mises en scène lyriques que vous avez réalisées est-ce votre première Dame de Pique ?
Effectivement et, de surcroît, je préciserai que j'aborde ainsi mon premier opéra russe et même, plus largement, ma première œuvre théâtrale russe. Naturellement je connais Eugène Onéguine même si je n'ai pas étudié cet opéra à fond, mais je suis tout particulièrement attiré et fasciné par La Dame de Pique.

Pour votre mise en scène vous êtes vous inspiré plutôt de la nouvelle de Pouchkine ou du travail des frères Tchaïkovski ?
En fait, la nouvelle de Pouchkine n'a servi que de trame et on peut dire que Tchaïkovski s'est « biographiquement » projeté dans cette œuvre, tout particulièrement et significativement dans les relations qu'il entretenait avec les femmes ( l'aversion du compositeur pour la sexualité féminine est parfaitement évoquée dans The Music Lovers le film de Ken Russell qui atteint son paroxysme au cours de la scène du désastreux rapport intime dans le compartiment d'un train avec Antonina Miliukova que Tchaïkovski avait épousée ( et qui a terminé sa vie dans un hôpital psychiatrique de Saint Pétersbourg ). Cette  malheureuse « incompatibilité » a d'ailleurs poussé le couple au bord du suicide à plusieurs reprises et on en trouve la traduction théâtrale au deuxième tableau de l'acte III de l'opéra dans le duo entre Hermann et Lisa qui conduit cette dernière à se noyer.

Quelle est la place de la pastorale qui se situe au deuxième acte de l'opéra et qui paraît être en rupture avec l'ambiance théâtrale et musicale de l’œuvre ?
Si l'on écoute et si l'on voit les choses d'une oreille inattentive ou d'un œil distrait, cela peut sembler un divertissement anodin comme dans certains opéras où ces intermèdes sont souvent qualifiés de « décoratifs » telle une pastourelle dans un XVIIIème siècle de pacotille mais, en réalité, les trois personnages résument de manière assez succincte l'intrigue « amoureuse » de la pièce ( Chloé/Lisa rejette les avances du Dieu Pluton/Prince Yeletski lui préférant le berger Daphnis/Hermann ) 
 
Est ce que votre mise en scène de La Dame de Pique est, comme on le voit souvent, un processus du théâtre dans le théâtre ? Et quelle est la part du « fantastique » ?
En peu de mots c'est, en l'occurrence, une « projection » de ce qu'est un monde d'un pessimisme total où le « fatum » pèse lourd sur un environnement quelque peu effrayant et une société répugnante. Quant au « fantastique » cette notion est à prendre avec des pincettes car ce terme, qui imprègne une grande partie de la littérature russe, n'a pas exactement le sens que nous lui prêtons aujourd'hui. 

Y-a-t il dans votre mise en scène une époque parfaitement déterminée ?
Non, pas exactement car c'est l'interprétation d'un XIXème siècle théâtral qui fusionne avec des époques différentes jusqu’à l'ère soviétique dans des lieux qui laissent une large place à l'imaginaire.

Hermann est un personnage pauvre et en « mal de vivre » qui pourrait être l'ébauche de ce qui va entraîner quelques années plus tard la révolution ?
Ce n'est évidemment pas encore la révolution, mais c'est incontestablement l'agonie d'un monde en train de vaciller et par ailleurs la prise de conscience de ce que va peser la psychanalyse sous l'influence de Freud et c'est cela qui est assez novateur notamment dans l'interprétation que l'on peut faire du comportement d'Hermann.

Comment peut on imaginer, qu'Hermann, instruit des cartes qu'il voit dans le rêve où lui apparaît la comtesse, puisse connaître une fin tragique en se trompant lorsqu'il se livre au jeu final ?
Tout simplement parce que Hermann est tout au long de l'ouvrage poussé par une pulsion de mort. Il va inconsciemment vers cette issue fatale qui est en fait celle du suicide, que j'évoquais précédemment. N’oublions pas que Tchaïkovski était aussi mu par cette idée de suicide : un suicide raté, puis un suicide accompli.

La Dame de Pique est-elle un archétype d'ouvrage russe ?
La question est assez amusante dans la mesure où les russes ont tendance à trouver que cette pièce a un caractère typiquement français mais tout est question de point de vue suivant où l'on se trouve et où l'on place le curseur.

Après La Dame de Pique, quels sont vos projets immédiats ? 
Je vais « re-créer » une pièce intitulée  Siegfried Nocturne  que j'avais déjà présentée il y a un certain nombre d'années au Festival Wagner de Genève. J'en ai écrit le livret et la musique est de Michael Jarrel. Nous allons la représenter au Festival de Nantes au mois de mai puis, au mois de janvier prochain, je dois faire la mise en scène de La Voix humaine de Poulenc au Théâtre des Champs-Élysées qui sera couplée avec la création de Point d'Orgue un nouvel opéra destiné à être présenté en miroir à l’œuvre de Poulenc sur un texte dont je suis l'auteur et dont la musique a été composée par Thierry Escaich.

Propos recueillis par Christian Jarniat

24 février 2020